Wednesday, May 10, 2006

Section III

SECTION III
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Qu’il n’y a rien de mystérieux, ou au-dessus de la Raison, dans l’Évangile


[1] Nous en venons enfin à demander si aucune doctrine de l’Évangile est au-dessus de la Raison, quoique non contraire à celle-ci. Nous comprenons cette expression dans un double sens. Premièrement, elle dénote une chose intelligible en soi, mais tellement recouverte de mots, de cérémonies et de types figuratifs que la Raison ne peut en pénétrer le voile, ni voir ce qui est là-dessous jusqu’à ce qu’on l’enlève. Deuxièmement, on lui fait signifier une chose qui est inconcevable de par sa nature, et qui n’est pas à juger par nos facultés et nos idées ordinaires, aussi clairement révélée soit-elle. Dans les deux sens, être au-dessus de la Raison est la même chose que mystère, et, en effet, ce sont des termes interchangeables en théologie.
1
L’histoire et la signification du terme de mystère dans les écrits des Gentils
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[2] Au sujet de ce que l’on entend par Raison, nous avons déjà longuement discouru ; mais pour vraiment comprendre ce que le mot mystère signifie, il faut en retrouver l’origine en remontant jusqu’à la théologie des Gentils anciens, dont il était un terme important. Ces nations, qui (comme les décrit Paul élégamment) en se déclarant sages, sont devenues folles, qui ont échangé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, une image de l’homme corruptible, des oiseaux, des bêtes et des reptiles, qui ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge et ont adoré la créature aussi bien (et parfois plus) que le créateur[1] : ces nations, dis-je, qui avaient honte ou peur de montrer leur religion à découvert à la vue de tout le monde indifféremment, la déguisaient de divers sacrifices, cérémonies, tours etc., faisant croire au peuple superstitieux que cette façade esquissait des choses merveilleuses. Les prêtres n’enseignaient en public que très rarement, et alors de manière obscure, prétendant que les ordonnances de leurs divinités les empêchaient de faire autrement, de peur, pour sûr, que leurs secrets ne soient exposés à la profanation des ignorants, ou à la violation des impies. Ils exécutaient les plus hauts actes de leurs cultes, qui consistaient en des rites ridicules, obscènes ou inhumains, dans les recoins les plus secrets des temples ou des bocages consacrés à cette fin. Et c’était un sacrilège inexpiable que d’y entrer à moins que l’on n’ait un signe et un privilège spécial, ou même de poser des questions sur ce qui s’y passait. Pour cette raison, on qualifiait tous les exclus de profanes, comme chez nous, ceux qui ne sont pas dans les ordres sont qualifiés de laïcs.
[3] Mais les prêtres astucieux, qui savaient tout tourner à leur propre avantage, ont trouvé convenable d’initier ou d’instruire certaines personnes du sens de leurs rites. Ils faisaient savoir que ceux qui mouraient non-initiés se vautraient dans la boue infernale, tandis que les purifiés et les initiés vivaient avec les dieux, ce qui augmentait leur vénération pour un si grand bonheur, aussi bien que le désir d’en jouir. Les initiés, après quelques années de préparation pour qu’ils reconnaissent la valeur de ce qui a coûté tant de temps et de patience, juraient dévotement de ne jamais révéler ce qu’ils avaient vu ou entendu, quoiqu’ilsχ pussent en parler entre eux-mêmes, de peur qu’une trop grande contrainte ne les tentassent de laisser échapper le secret. Et ils tenaient ce serment si religieusement que même après leur conversion au christianisme, on ne pouvait guère convaincre certains d’entre eux de déclarer ce qui s’était passé lors de leur initiation parmi les Gentils. Les Athéniens n’estimaient aucun tourment assez exquis pour punir Diagoras le philosophe[2] d’avoir divulguer leurs mystères ; et non contents de le flétrir d’athéisme, pour s’être moqué de leur faiblesse, ils promettaient un talent comme récompense à celui qui le tuerait. C’était la mort de dire qu’Adonis était un homme ; certains ont souffert pour cela, et plusieurs ont été mis en piècesψ aux orgies de Bacchus pour leur curiosité malavisée.
[4] Des auteurs crédibles racontent que les prêtres avouaient aux initiés que ces représentations mystiques avaient été instituées au début en commémoration de quelques accidents remarquables, ou en l’honneur de certaines personnes éminentes qui, par leurs vertus et leurs inventions utiles, avaient obligé le monde à leur rendre une telle reconnaissance. Mais quoi qu’il en soit, myein [Muein] dans leurs systèmes signifiait initier : myesis [Muhsiz], initiation : mystes, un nom donné ensuite aux prêtres, dénotait la personne à initier, qu’on appelait epopt [Musthz] dès qu’elle était admise ; et mystère [Musthrion], la doctrine à laquelle elle était initiée. Comme il y avait plusieurs degrés, il y avait diverses sortes de mystères. Les plus célèbres étaient ceux de Samothrace, d’Eleusis, de l’Egypte, et ceux de Bacchus, ordinairement connus par le nom d’orgies, quoique le mot soit parfois mis pour n’importe lequel entre eux.
[5] On voit clairement, partir de ce qui vient d’être dit, qu’on comprenait par mystère en ce temps-là une chose intelligible en soi mais tellement voilée par d’autres qu’on ne pourrait la connaître sans révélation spéciale. Il n’est pas besoin que j’ajoute que chez tous les auteurs grecs et romains on l’utilise constamment, comme une expression très répandue, pour toute chose sacrée ou profane que l’on garde secrète expressément ou qui est accidentellement obscure. Et c’est encore cela l’acception commune ; car lorsque nous ne pouvons voir clair dans une affaire, nous disons qu’elle nous est un mystère, et qu’un discours obscur ou confus est très mystérieux. Les mystères de l’État, des sciences, des métiers, peuvent tous être compris de la même façon.
[6] Mais plusieurs personnes, qui ne nient pas ce qui est si clair, mais qui, par ignorance ou passion, sont fortement enclins à maintenir ce qui fut introduit au début par la fourberie ou la superstition de leurs aïeux, soutiennent que quelques doctrines chrétiennes sont encore mystérieuses dans le deuxième sens du mot, c’est-à-dire, inconcevables en soi, quelque clairement révélées soient-elles. Ils pensent que grâce à la longue tradition de cette acception, ce serait une folie de plaider contre eux, et en effet la coutume en a fait quelque chose de dangereux. Mais, méprisant des considérations si piètres, si je peux démontrer que dans le Nouveau Testament, mystère est toujours utilisé dans le premier sens du mot, ou celui des Gentils, c’est-à-dire pour les choses par nature très intelligibles, mais tellement recouvertes de mots et de rites figuratifs que la Raison ne pourrait les découvrir sans révélation spéciale, et qu’à l’heure actuelle ce voile a été enlevé, alors il s’ensuivra manifestement que les doctrines ainsi révélées ne peuvent maintenant être proprement qualifiées de mystères.
[7] Voilà ce que j’espère effectuer dans la suite de cette section, à l’entière satisfaction de ces Chrétiens sincères, qui s’intéressent plus à la vérité qu’à l’opinion ancienne ou profitable. Il faut pourtant que j’enlève de mon chemin certains lieux communs de l’ergoterie, avec lesquels non seulement les novices inexpérimentés, au caractère le plus docile, soulèvent beaucoup de poussière en toute occasion, quoique incapables de parler pertinemment d’aucune chose lorsqu’on les bouscule hors des sentiers battus, mais aussi leurs vénérables professeurs, qui en vérité n’ont pas honte de jouer parfois à ce petit jeu, qui, ils le savent bien, sert plutôt à amuser ceux qui, déjà pleins de préjugés, sont de leur bord, qu’à édifier les adversaires d’aucune sorte. Je voudrais bien qu’il y ait même plus de zèle ignorant mais bienveillant que d’art et d’astuce ainsi employés.
2
Qu’on ne devrait rien qualifier de mystère parce que nous n’avons pas une idée adéquate de ses propriétés, ni aucune de son essence


[8] Je parlerai de ce point avec toute la perspicacité que je possède. Et, d’abord, j’affirme que rien ne devrait être qualifié de mystère parce que nous n’en avons pas une idée adéquate, ni une vue distincte de toutes ses propriétés à la fois, car ainsi toute chose serait un mystère. La connaissance des créatures finies progresse graduellement, au fur et à mesure que des objets sont présentés à l’entendement. Adam n’en savait pas autant dans sa vingtième année que dans sa centième, et on a enregistré expressément que Jésus-Christ croissait en sagesse aussi bien qu’en stature [Luc 2.52]. On dit que nous savons mille choses, et nous ne pouvons en douter ; pourtant nous n’avons jamais une conception complète de ce qui leur appartient. Je ne comprends rien mieux que cette table sur laquelle j’écris en ce moment : je la conçois comme étant divisible en parties par-delà toute imagination, mais vais-je dire qu’elle est au-dessus de ma Raison parce que je ne peux compter ces parties, ni percevoir distinctement leurs quantités et leurs figures ? Je suis convaincu que les plantes ont une contexture régulière, et une multitude de vaisseaux, plusieurs d’entre eux équivalents à ceux des animaux, par lesquels elles reçoivent un jus de la terre, le préparent, en transformant une partie en leur propre substance et en évacuant les parties excrémentielles. Mais je ne comprends pas clairement comment on exécute toutes ces opérations, quoique je sache très bien ce qu’on désigne par arbre.
[9] La raison en est qu’en ne rien sachant des corps sauf leurs propriétés, Dieu a sagement prévu que nous ne comprenions pas plus de celles-ci que ce qui nous est nécessaire et utile, ce qui remplit tous les besoins de notre condition actuelle. Ainsi, nos yeux ne nous sont pas donnés pour voir toute quantité, ni, peut-être, aucune chose comme elle est en soi, mais comme elle est en rapport avec nous. Ce qui est trop petit, comme il échappe à notre vue, ne peut ainsi nous nuire ni nous profiter ; et plus nous nous approchons des corps, mieux nous les voyons, parce qu’alors ils nous deviennent plus utiles ou plus nuisibles, mais lorsque nous nous en éloignons, nous en perdons la vision en même temps qu’elles cessent de nous influencer. Je suis convaincu qu’il n’y a aucun mouvement qui n’excite pas de son dans des oreilles disposées à être affectés par des degrés proportionnels de force d’air ; et il se peut que les petits animaux intéressés puissent entendre les pas de l’araignée, comme nous entendons ceux des hommes et du bétail. À partir de ces exemples et de milliers d’autres, il est manifeste que nous avons peu de certitude sur une chose à moins qu’elle ne nous soit nocive ou bénéfique.
[10] On voit alors qu’à proprement parler on estime que nous comprenons une chose lorsque nous connaissons ses propriétés principales et leurs divers usages, car
comprendre chez tout auteur correct n’est rien d’autre que connaître ; et comme de ce qui n’est pas connaissable nous ne pouvons avoir aucune idée, ainsi ce n’est rien pour. Il ne convient donc pas de dire qu’une chose est au-dessus de notre Raison parce que nous n’en connaissons pas plus que ce qui nous concerne, et ridicule d’abandonner nos recherches à ce titre. Que penserait-on d’un homme qui maintiendrait inflexiblement que l’eau est au-dessus de sa Raison, et qu’il ne ferait jamais de recherche quant à sa nature, ni l’emploierait jamais dans sa maison ou ses terres parce qu’il ne sait pas combien de particules il y en a dans chaque goutte, ni si l’air la traverse ou s’y incorpore, ou aucun des deux ? C’est exactement comme si je ne voulais pas me déplacer parce que je ne peux voler. Or, étant donné que les dénominations des choses sont empruntées à leurs propriétés connues, et qu’aucune propriété n’est connaissable à part celles qui nous concernent, nous n’avons pas à répondre du fait que nous n’en comprenons aucune autre, ni ne pouvons être justement sommés de faire plus par les hommes raisonnables, et encore moins par la toute-sage DEITE.
[11] Par conséquent, le moyen le plus expéditif d’acquérir une connaissance sûre et utile est de ne pas nous occuper nous-mêmes ni d’occuper autrui de ce qui serait inutile si on le connaissait, ou qui est tout à fait impossible à connaître. Puisque je perçois facilement les bons et les mauvais effets de la pluie sur la terre, en quoi m’aiderait-il de comprendre sa génération dans les nuages ? Car après tout, je ne pourrais faire de la pluie à ma guise ni l’empêcher de tomber à quelque moment que ce soit. Une hypothèse probable ne donnera pas de satisfaction dans de tels cas : les aiguilles d’un cadran, par exemple, peuvent avoir le même mouvement, quoique les dispositions des ressorts cachés qui le produisent soient très différentes. Et affirmer que ceci ou cela est son mode d’action ne suffira pas, à moins que l’on ne puisse démontrer qu’il ne reste aucune autre possibilité. Et même si tu trouvais la vraie manière, tu ne pourrais jamais en être certain, car l’évidence des questions de fait dépend uniquement du témoignage, et il ne suit pas qu’une chose soit ainsi parce qu’elle pourrait l’être.
[12] L’application de ce discours à notre sujet de discussion ne présente aucune difficulté ; et cette application est, premièrement, qu’aucune doctrine chrétienne, pas plus qu’aucune partie ordinaire de la nature, ne peut être réputée un mystère parce que nous n’avons pas d’idée adéquate ou complète de ce qui lui appartient. Deuxièmement, que ce qui est révélé en religion, comme cela est très utile et nécessaire, doit et peut être aussi facilement compris, et trouvé aussi conséquent avec nos notions communes que ce que nous savons du bois ou de la pierre, de l’air, de l’eau, et ainsi de suite. Et, troisièmement, que lorsque nous expliquons aussi familièrement de telles doctrines, que ce qu’on sait des choses naturelles (ce que je prétends que nous pouvons faire), alors on peut proprement dire que nous comprenons les unes aussi bien que les autres.
[13] Ils badinent excessivement par conséquent, et montrent une énorme pénurie d’arguments, ceux qui défendent leurs mystères par ce piètre tour d’inférer le connu à partir de l’inconnu, ou d’insister sur les idées adéquates, à moins qu’ils n’acceptent, comme le font certains, de qualifier tout brin d’herbe, l’acte de s’asseoir ou de se lever, la chair et le poisson, de mystères profonds. Et si, par entêtement ou pire, ils continuent à faire les imbéciles, et qualifient ces choses de mystères, je suis prêt à en admettre en religion autant qu’ils veulent, s’ils sont également prêts à me laisser rendre les miens aussi intelligibles aux autres qu’ils le sont pour moi.
[14] Mais pour en finir avec ce point, je conclus que ni Dieu lui-même, ni aucun de ses attributs ne nous sont des mystères par manque d’une idée adéquate, et même pas l’éternité. Ces hommes d’esprit si voués au mystère ne s’exposent jamais plus que lorsqu’ils traitent de l’éternité en particulier. Là, ils se croient dans leur forteresse imprenable, et avec un dédain extrême ils jubilent dans ces créatures obtuses qui ne peuvent trouver une chose où elle n’est pas. Car si l’on pouvait attribuer des limites (tels un commencement ou une fin) à l’éternité, elle cesse immédiatement d’être ce qu’elle devrait être, et on ne construit qu’une idée finie, ou plutôt une idée négative, ce qui est la nature de toute limitation. Et l’on ne peut dire non plus que l’éternité est donc au-dessus de la Raison à cet égard, ou que c’est en nous un défaut que de ne pas épuiser son idée ; car quelle plus grande perfection peut-on attribuer à la Raison que celle de connaître précisément la nature des choses ? Et, toutes les erreurs de celle-ci ne résident-elles pas dans l’attribution des propriétés à une chose qui ne les a pas, ou dans la suppression de celles qu’elle contient ? L’éternité, donc, n’est pas plus au-dessus de la Raison, parce qu’on ne peut l’imaginer, qu’un cercle, parce qu’on le peut ; car dans les deux cas la Raison joue son rôle selon les différentes natures des objets, dont l’un est essentiellement imaginable, l’autre non.
[15] Or il apparaît que la prétendue nature mystérieuse de l’éternité ne consiste pas dans le manque d’une notion adéquate, qui est tout ce que nous en considérons pour l’instant. Les difficultés soulevées par sa durée, comme, par exemple, que la succession semble la rendre finie, et que toutes choses doivent exister ensemble si elle est instantanée, je ne désespère pas de résoudre très facilement, et en plus de rendre l’infini (qui en est inséparable, ou plutôt une différente considération de la même chose) aussi peu mystérieux que ce que trois plus deux font cinq. Mais cela trouve sa place naturellement dans mon deuxième discours, où je donne une explication particulière des points de doctrine chrétiens, d’après les principes généraux que j’établis dans celui-ci.[3]
[16] Comme nous ne connaissons pas toutes les propriétés des choses, nous ne pouvons jamais concevoir l’essence d’aucune substance dans le monde. Afin d’éviter l’ambiguïté, je distingue, suivant un excellent philosophe moderne[4], l’essence nominale de l’essence réelle d’une chose. L’essence nominale est une collection de ces propriétés et de ces modes que nous observons principalement dans une chose, et à laquelle nous donnons une dénomination commune ou un nom. Ainsi, l’essence nominale du soleil est un corps brillant, rond et chaud, à une certaine distance de nous et qui a un mouvement constant et régulier. Quiconque entend le mot soleil prononcé, voilà l’idée qu’il en a. Il pourrait en concevoir davantage de propriétés, ou pas toutes celles citées, mais c’est toujours une collection de modes ou de propriétés qui fait son idée. Ainsi l’essence nominale du miel consiste dans sa couleur, son goût et d’autres attributs connus.
[17] Mais l’essence réelle est cette constitution intrinsèque d’une chose qui est le fond ou l’appui de toutes ses propriétés, et dont elles découlent ou résultent naturellement. Et bien que nous soyons persuadés que les modes des choses ont besoin d’un tel sujet afin d’y exister (car elles ne peuvent subsister seules), pourtant nous ignorons complètement ce que c’est. Nous ne concevons rien plus distinctement que les propriétés mentionnées du soleil, et celles par lesquelles les plantes, les fruits, les métaux, etc. nous sont connus, mais nous n’avons aucun genre de notion des divers fondements de ces propriétés, bien que nous soyons toujours très certains qu’une telle chose, quelle qu’elle soit, doit nécessairement exister. Les qualités observables des choses, donc, est tout ce que nous comprenons par leurs noms, raison pour laquelle on les appelle leur essence nominale.
[18] Il s’ensuit très clairement que rien ne peut être qualifié de mystère parce que nous ignorons son essence réelle, puisqu’elle n’est pas plus connaissable dans une chose que dans une autre, et n’est jamais conçue ni inclue dans les idées que nous avons des choses, ni dans les noms que nous leur donnons. Je n’aurais pas beaucoup insisté sur ce point n’eût été la sophistique si souvent répétée de certaines personnes, qui méritent le panégyrique des grands lecteurs plutôt que celui des grands penseurs. Lorsque celles-là voudraient que les autres acceptent des absurdités et contradictions des plus palpables, ou que ceux-ci placent la religion dans des mots qui ne signifient rien, ou qu’ils ne peuvent expliquer, alors elles leur disent sagement qu’ils ignorent beaucoup de choses, surtout l’essence de leurs propres âmes, et qu’ils ne doivent donc pas toujours nier ce qu’ils ne peuvent concevoir. Mais ce n’est pas tout ; car lorsque (au lieu de réfuter leurs arguments) elles veulent faire passer pour des imposteurs ridicules ou arrogants tous ceux qui maintiennent que seules les choses intelligibles et possibles peuvent être le sujet d’une croyance, elles se mettent avec diligence à les représenter comme se permettant de définir l’essence de Dieu avec celle des Esprits créés. Et après avoir suffisamment aggravé cette impudence, qui est de leur propre invention, elles concluent que si l’on ne peut rendre compte de la contexture du plus infime caillou, alors on ne devrait pas insister sur des termes si rigoureux pour la croyance, mais parfois se contenter de soumettre sa Raison à ses professeurs et aux définitions de l’Église.
[19] Qui ne perçoit pas la faiblesse et la fragilité de ce raisonnement ? Nous en savons certainement autant de l’ÂME que d’aucune autre chose, sinon plus. Nous formons des conceptions très claires de ce que sont penser, connaître, imaginer, vouloir, espérer, aimer, et d’autres opérations pareilles de l’esprit, mais nous sommes étrangers au sujet où existent ces opérations. Nous le sommes aussi à ce dont dépendent la rondeur, la douceur, la couleur et le goût d’un raisin. Il n’y a rien de plus évident que les modes ou les propriétés du CORPS, comme d’être étendu, solide, divisible, lisse, rugueux, doux, dur, etc. Mais nous en savons aussi peu de cette constitution interne qui est le support de ces qualités sensibles, que de celle où résident les opérations de l’ÂME. Et comme le fait observer ce grand homme dont je viens de faire mention, nous pourrions aussi bien nier l’existence du corps parce que nous n’avons pas d’idée de son essence réelle, que mettre en question l’être de l’âme pour la même raison[5]. L’idée de l’âme est donc, à tous égards, aussi claire et distincte que celle du corps, et s’il y avait une différence quelconque (bien qu’il n’y en ait pas), l’âme aurait eu l’avantage car ses propriétés nous sont connues plus immédiatement, et sont la lumière par laquelle nous découvrons toute autre chose.
[20] Quant à DIEU, nous ne comprenons rien mieux que ses attributs. Nous ne connaissons pas, il est vrai, la nature de cet éternel sujet ou essence où coexistent la bonté, l’amour, la connaissance, la sagesse et le pouvoir infinis, mais nous ne connaissons pas mieux l’essence réelle d’aucune de ses créatures. Comme par l’idée et le nom de DIEU nous comprenons tous ses attributs et propriétés connus, de même ceux de tout autre chose par les leurs ; et nous concevons l’un aussi clairement que l’autre. J’ai remarqué au début de ce chapitre que nous ne savons rien des choses sauf celles de leurs propriétés qui nous sont nécessaires ou utiles. Nous pourrions dire la même chose de Dieu, car tout acte de notre religion est dirigé par la considération de quelques-uns de ses attributs, sans jamais songer à son essence. Notre amour pour lui s’enflamme de sa bonté, et notre gratitude de sa miséricorde ; notre obéissance se règle par sa justice et nos espoirs sont confirmés par sa sagesse et son pouvoir.
[21] Je crois qu’à ce point je peux légitimement conclure que rien n’est un mystère sous prétexte que nous ne connaissons pas son essence, puisqu’il apparaît que celle-ci n’est ni connaissable en soi, ni jamais pensée par nous. En sorte qu’on ne peut compter l’être divin lui-même pour mystérieux à cet égard, pas plus que la plus méprisable de ses créatures. Et je ne me soucie pas trop de ce que ces essences échappent à ma connaissance : car je reste ferme dans cette opinion, que ce qu’il n’a pas plu à la bonté infinie de nous révéler, soit nous sommes suffisamment capables de le découvrir nous-mêmes, soit il n’est pas besoin de tout que nous le comprenions.ω
3
La signification du mot mystère dans le Nouveau Testament, et dans les écrits des Chrétiens les plus anciens


[22] Maintenant qu’on en a fini avec ces idées adéquates et je ne sais quelles essences réelles, nous en venons au point central dont la controverse entière dépend en grande partie. Car étant donné que la question qui se pose est, si le christianisme est mystérieux ou non, elle devrait naturellement être décidée par le Nouveau Testament, là où la foi chrétienne est originellement contenue. Je désire de tout cœur faire porter toute l’affaire sur cette question, j’en fais appel à ce tribunal : car si je ne préférais la vérité que j’apprends de ces récits sacrés à toute autre considération, je n’affirmerais jamais qu’il n’y a pas de mystères dans le christianisme. Les Écritures m’ont engagé dans cette erreur, si ce en est une, et j’aimerais mieux être réputé hétérodoxe avec celles-ci seules de mon côté, que de passer pour orthodoxe avec tout le monde, et les avoir contre moi.
[23] Or en cherchant dans les Écritures, je trouve que quelques-unes des doctrines évangéliques sont qualifiées de mystères, dans un sens plus général ou plus particulier. Elles sont ainsi qualifiées plus généralement à l’égard de toute l’humanité : car, étant des points de fait certains, connus seulement par Dieu et résidants dans son décret, ou de ces événements qui ont été tout à fait perdus et oubliés dans le monde, il était impossible qu’une personne les découvre, quelque sage et érudite qu’elle soit ; car personne ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu [1 Cor. 2.11], tout comme personne ne peut découvrir les pensées secrètes d’un homme avant qu’il ne les dise lui-même. De telles révélations de Dieu dans le Nouveau Testament sont donc qualifiées de mystères, non pas à cause d’une inconcevabilité ou d’une obscurité actuelle, mais à l’égard de ce qu’elles étaient avant cette révélation, comme on donne le nom de tâche à ce que nous avons il y a longtemps exécuté.
[24] Si quelqu’un met cela en question, je lui prie d’écouter l’apôtre Paul annoncer pour lui-même et pour ses camarades de travail de l’Évangile : Nous prêchons, dit-il, la sagesse de Dieu, cachée dans un mystère, que Dieu avait prédestinée avant les siècles, pour notre gloire, qu’aucun des princes de ce siècle n’a connue etc. [1 Cor. 2.7,8]. Et pour montrer que sa sagesse divine était un mystère par défaut d’information révélatrice, il ajoute sitôt après : Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ; à nous, Dieu l’a révélé par son Esprit [ver. 9,10]. Les philosophes les plus perspicaces ne pouvaient prédire l’avènement du Christ, ni découvrir la résurrection du corps, ni aucun autre point de fait qui est livré dans l’Évangile, et s’il arrivait de temps en temps qu’ils disent quelque chose qui s’approche de la vérité, ils ne faisaient, au mieux, que deviner, et ne pouvaient jamais être certains de leur opinion. C’est une chose très délicieuse que de considérer les peines que se donnaient les esprits curieux parmi les païens pour rendre raison de ce qui ne dépendait nullement d’aucun principe dans leur philosophie, mais qui fut un fait historique qui n’était communicable que par Dieu seul, ou par ceux qui avaient des documents indubitables à son sujet. A cela, je ne crois pas qu’il soit hors de propos de joindre l’exemple suivant.
[25] La même expérience qui a appris leur condition mortelle aux Gentils les a aussi renseignés sur la fragilité de leurs natures et les calamités sans nombres qui les accompagnent constamment. Ils ne pouvaient se convaincre que l’espèce humaine soit livrée à des circonstances si déplorables par la main d’une déité infiniment bonne et miséricordieuse, et ils étaient donc enclins à tout imputer à la méchanceté des personnes adultes, jusqu’à ce qu’ils perçussent que la mort et la malchance n’épargnaient pas plus les enfants innocents que les voleurs et les pirates. À la fin, ils ont imaginé un état préexistant, où il se peut que l’âme, en agissant séparément comme les anges, eût contracté une culpabilité extraordinaire, et donc pour châtiment soient jetée dans le corps, qu’ils comparaient parfois à une prison, mais plus souvent à un[6] tombeau. Cela fut également l’origine de la transmigration, bien que dans la marche du temps les péchés de ce monde fassent l’objet de la même opinion autant que ceux de l’autre. Mais rien n’est plus ingénieux que le compte que Cébès le Thébain[7] nous rend de cette question dans son très excellent Portrait de la vie humaine. Il imagine l’imposture assise dans un trône au portail de la vie, sous la forme d’une très belle dame, une coupe à la main. Elle la présente obligeamment à tous ceux qui voyagent vers ce monde, et ceux-ci l’acceptent aussi civilement ; mais le breuvage s’avère ignorance et erreur, d’où découlent tous les désordres et les misères de leurs vies.
[26] Ce point était un grand mystère pour les honnêtes philosophes, qui n’avaient que l’imagination pour guide, et qui ne pouvaient prétendre aux instructions de la pensée de Dieu ; mais la chose ne nous est pas un mystère, nous qui avons la pensée du Christ [1 Cor. 2.16]. Nous savons qu’Adam, le premier homme, est aussi devenu le premier pécheur et le premier mortel, et qu’ainsi la race entière propagée à partir de lui ne pouvait naturellement être meilleure que lui : Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort [Rom. 5.12].
[27] Mais certaines doctrines de l’Évangile sont plus particulièrement qualifiées de mystères parce que sous l’économie mosaïque elles étaient cachées au peuple de Dieu ; il n’est pas que ceux-ci ne savaient rien les concernant, car la loi possédait une ombre des biens à venir [Héb. 10.1], mais qu’elles n’étaient pas clairement et complètement révélées jusqu’à l’époque du Nouveau Testament, étant voilées auparavant par diverses représentations typiques, par des cérémonies et par des expressions figuratives. Le Christ dit à ses disciples : Beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu [Luc. 10.24]. Paul dit : Nous usons d’une grande simplicité dans nos paroles, et non pas comme Moïse qui mettait un voile sur son visage [2 Cor. 3.12,13], et ensuite il ajoute expressément que ce voile est enlevé en Christ [ver. 14], ce qu’on ne pourrait vraiment affirmer si les choses révélées restaient inconcevables, car je ne connais aucune différence entre ne pas entendre une chose du tout, et ne pas la comprendre lorsqu’on l’entend. Dans un autre endroit Paul a ces mots remarquables : La prédication de Jésus-Christ, conformément à la révélation du mystère tenu secret dès l’origine des temps, mais manifesté maintenant, et par les écrits prophétiques, d’après l’ordre du Dieu éternel, est porté à la connaissance de toutes les nations en vue de l’obéissance de la foi [Rom. 16.25,26].
[28] Ces seuls passages prouvent suffisamment les assertions contenues aux paragraphes 6 et 7 de cette section, c’est-à-dire, premièrement, que les mystères de l’Évangile étaient certaines choses intelligibles de par leur propre nature, mais qualifiées de mystères en raison du voile sous lequel elles étaient cachées anciennement. Deuxièmement, que sous l’Évangile ce voile est entièrement enlevé. D’où, troisièmement, suit la conclusion promise, que de telles doctrines ne peuvent maintenant mériter le nom de mystères.
[29] On peut observer que les plus ardents des zélateurs en faveur des Pères ne citent leur autorité que là où celle-ci les soutient, et la dédaignent ou la supprime lorsqu’elle n’est pas favorable à leur cause. De peur que, par malveillance, on n’insinue que j’utilise les saintes Écritures de la même façon, je transcrirai ici tous les passages du Nouveau Testament où se trouve le mot mystère, pour qu’un homme qui passe à la hâte puisse lire de façon à être convaincu par ce que je défends. Le tout peut se réduire à ces rubriques : premièrement, on écrit le terme mystère pour l’Évangile ou la religion chrétienne en général, en ce qu’elle était une future dispensation entièrement cachée aux Gentils et connue que très imparfaitement des Juifs ; deuxièmement, quelques doctrines particulières révélées à l’occasion par les apôtres sont dites des mystères manifestés, c’est-à-dire des secrets dévoilés. Et, troisièmement, on met mystère pour toute chose voilée sous des paraboles ou sous des formes de parole énigmatiques. Nous traiterons des trois dans l’ordre.
[30] On lit mystère pour l’Évangile ou le christianisme en général dans les passages suivants : Rom.16.25,26 : La prédication de Jésus-Christ, conformément à la révélation du MYSTERE tenu secret dès l’origine des temps, mais manifesté maintenant, et par les écrits prophétiques, d’après l’ordre du Dieu éternel, est porté à la connaissance de toutes les nations en vue de l’obéissance de la foi. Or, dans quel sens pourrait-on dire que ce mystère est révélé, que ce secret est manifesté, porté à la connaissance de toutes les nations par la prédication des apôtres, s’il restait toujours incompréhensible ? Un grand service rendu, nul doute, que de doter le monde d’un tas de notions et d’expressions inintelligibles, lorsqu’il est déjà surchargé des discours acroamatiques d’Aristote, des enseignements ésotériques de Pythagore, et du jargon mystérieux de toutes les autres sectes de philosophes ; car elles affectaient toutes la possession de quelques rares et merveilleux secrets, pas communicables à tous les érudits et jamais à l’un des gens du commun. Par ce moyen, les obséquieux disciples font l’apologie de tout ce que l’on trouvait contradictoire, incohérent, douteux ou incompréhensible dans l’œuvre de leurs divers maîtres. À quiconque qui se plaignait d’une inconséquence ou d’une obscurité, ils répondaient tout de suite : Ô, Monsieur, le philosophe l’a dit, et vous devriez donc le croire ; il connaissait assez bien son propre sens, quoique ce lui fût égal, peut-être, que les autres le connaissent aussi ; les occasions de vos scrupules, Monsieur, ne sont donc qu’apparentes, et ne sont pas réelles. Mais la religion chrétienne n’a aucun besoin de tours et d’artifices si misérables, car il n’y se trouve rien qui soit au-dessus ni contraire à la Raison la plus stricte. Et ceux qui sont d’un autre avis peuvent aussi bien justifier les vains rêves des philosophes, les impiétés et les fables de l’Alcoran, ou n’importe quelle autre chose que le christianisme. Le deuxième passage est dans 1 Cor. 2.7 : on vient de lire les paroles tout à l’heure, et il n’est pas besoin de les répéter[8]. Le troisième passage est dans 1 Cor. 4.1 : Ainsi, qu’on nous regarde comme des serviteurs du Christ et des administrateurs ou des dispensateurs des MYSTERES de Dieu, c’est-à-dire, les prédicateurs de ces doctrines qu’il a plu à Dieu de révéler. Le quatrième passage est dans Eph. 6.19 : Priez ... pour moi, que la parole, quand j’ouvre la bouche, me soit donnée pour faire connaître avec hardiesse le MYSTERE de l’Évangile[9]. Le cinquième passage, dans Col. 4.3,4, est son parallèle : Priez aussi pour nous, que Dieu ouvre une porte à notre parole, afin que je puisse annoncer le MYSTERE du Christ ... que je le publie comme je suis tenu d’en parler. La clarté de ces paroles n’admet pas de commentaire. Le sixième passage est dans Col. 2.2 : Que leurs cœurs soient consolés, qu’étroitement unis dans l’amour, ils accèdent, en toute sa richesse, à la plénitude de l’intelligence, à la connaissance du MYSTERE de Dieu, et du Père, et du Christ. Ici est évidemment signifiée la révélation de l’état évangélique[10], car quelles que soient les justes conceptions que les Juifs aient pu avoir du Père, ils n’avaient pas cette pleine connaissance du Christ et des ses enseignements, qui sont les privilèges inestimables dont nous jouissons maintenant. Le septième passage est dans 1 Tim. 3.8,9 : Les diacres pareillement doivent être respectables, n’avoir qu’une parole, ne pas s’adonner au vin ni rechercher des gains honteux ; qu’ils conservent le MYSTERE de la foi dans une conscience pure ; c’est-à-dire, en vivant selon ce qu’ils croient. Le huitième, et le dernier passage à l’égard de cette rubrique est dans 1 Tim. 3.16 : Et assurément le MYSTERE de la piété est grand : Dieu a été manifesté en chair, justifié en Esprit, est contemplé par les anges, prêché aux Gentils, cru dans le monde, et élevé dans la gloire. Je ne vais pas insister à présent sur les diverses lectures de ces paroles, ni déterminer d’une façon critique lesquelles sont spécieuses et lesquelles sont véritables. Tous les partis s’accordent pour reconnaître que la série d’expressions du verset sont des révélations évangéliques (que les partis diffèrent tant qu’ils veulent quant à leur sens), en sorte que le mystère de la piété ne peut être limité à aucune d’elles, mais est commun à elles toutes : le verset fait référence non pas à la nature d’une d’entre elles en particulier mais à la révélation d’elles toutes en général. Et il faut admettre, sans contredit, que la gracieuse manifestation du Christ et de son Évangile ne nous est pas seulement merveilleusement extraordinaire et surprenante, mais qu’elle était également un très grand mystère pour tous ceux qui précédaient la dispensation du Nouveau Testament. Il apparaît, à partir de ces passages, que l’Évangile et les expressions suivantes sont des synonymes, à savoir : le mystère de la foi, le mystère de Dieu et du Christ, le mystère de la piété, et le mystère de l’Évangile. Par conséquent, aucune doctrine de l’Évangile n’est encore un mystère (car les apôtres ne nous ont rien caché qui était utile et nous ont renseignés sur tout le dessein de Dieu [Act. 20.20,27]), mais c’est l’Évangile lui-même qui était jusqu’ici en effet un mystère, et qui ne peut plus, dès qu’il est entièrement révélé, proprement mériter cette appellation.
[31] Nous projetons en deuxième lieu de montrer que certaines matières révélées à l’occasion par les apôtres n’étaient mystérieuses qu’avant cette révélation. Les Juifs, qui n’admettaient guère que les autres peuples peuvent être d’hommes, ne songeaient à rien moins qu’à ce que le temps arrive où ces nations pourraient être réconciliées avec Dieu [Rom. 11.15], et seraient avec eux cohéritiers et participeraient aux mêmes privilèges. Cela fut néanmoins résolu par le décret divin, et était aux Juifs un grand mystère, mais cesse d’être tel après sa révélation à Paul, qui, dans ses épîtres, l’a ouvertement annoncé à tout le monde. Le premier passage que nous alléguerons à cette fin est dans Eph. 3.1-6,9 : Si vous avez entendu parler de la grâce que Dieu, pour réaliser son dessein, m’a accordée à votre intention, comment par révélation j’ai eu connaissance du MYSTERE (comme je l’ai déjà écrit en quelques mots, par lesquels, en les lisant, vous pouvez comprendre la connaissance que j’ai du MYSTERE du Christ) qui n’avait pas été porté à la connaissance des fils des hommes dans les autres générations, comme il a été révélé maintenant par l’Esprit à nous, ses saints apôtres et prophètes : que les païens doivent être cohéritiers et former le même corps, doivent participer à sa promesse en Christ par l’Évangile ... et faire que tous les hommes voient qu’est-ce que la communion du MYSTERE, caché de toute éternité en Dieu. Le deuxième passage est dans Rom. 11.25 : Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce MYSTERE ; cet aveuglement partiel a frappé Israël jusqu’à ce que la totalité des païens soient entrée. Le troisième passage est dans Col. 1.25,26,27 : … l’Église, dont je suis devenu le ministre en vertu de la charge que Dieu m’a confiée à votre égard : achever l’annonce de la parole de Dieu, même le MYSTERE caché de tout temps et à toutes les générations, mais manifesté maintenant à ses saints, à qui Dieu a voulu faire connaître quelles sont les richesses et la gloire de ce MYSTERE parmi les Gentils. Le quatrième passage est dans Eph. 1.9,10 : Il nous a fait connaître le MYSTERE de sa volonté, d’après le dessein bienveillant qu’il s’était proposé en lui, pour que, lorsque les temps seraient accomplis, il puisse tout réunir en le Christ. Ces endroits ne nécessitent pas d’explication, car leur sens à tous est celui-ci : que par l’Évangile le secret de la vocation des Gentils est publié, manifesté et annoncé, et ainsi ne demeure plus un mystère. La chose suivante à laquelle on donne la désignation de mystère dans le sens mentionné ci-dessus est un élément de la résurrection. L’apôtre ayant raisonné sur ce sujet, non moins clairement et solidement que longuement (1 Cor. 15.), pare une objection ou un scrupule que l’on pourrait peut-être soulever sur l’état de ceux qui se trouvent vivant sur la terre au dernier jour. Voici, dit-il, verset 51,52, je vous montre un MYSTERE, je vous fais part d’un secret ; nous ne dormirons, ou mourrons, pas tous, mais tous nous serons changés en un instant, en un clin d’œil … les morts ressusciteront et nous, nous serons changés. Ce n’est pas la doctrine de la résurrection qui est ici qualifiée de mystère, mais seulement cet élément particulier, c’est-à-dire que les vivants, à la sonnerie de la dernière trompette, enlèveront leur chair et os, ou leur mortalité, sans mourir, et seront en un instant rendus incorruptibles et immortels aussi bien que ceux qui ressusciteront. Au cinquième chapitre d’Ephésiens, versets 31,32, nous apprenons que l’amour mutuel et la conjonction d’un homme et d’une femme est un type de cette union indissoluble qui existe entre le Christ et son Église. Cela est sans question un grand mystère avant qu’on ne nous le dise, mais maintenant il n’y a rien de plus intelligible que le fondement de cette ressemblance ou figure. Le royaume de l’Antéchrist en opposition avec l’Évangile ou le royaume du Christ est aussi appelé un mystère, parce que c’était un dessein secret poursuivi insensiblement et par degrés, mais avec le temps, tout obstacle enlevé ou surmonté, il se montre à visage découvert à la face du soleil, et (comme il fut divinement prédit) cesse de demeurer un mystère. Que personne ne vous trompe d’aucune manière, dit Paul aux Thessaloniciens (2 Thess. 2.3,4,5,6,7,8) car ce jour n’arrive sans qu’auparavant il y ait un abandon, ou apostasie, et que se révèle l’homme impie, le fils de perdition, etc. Et maintenant vous savez bien ce qui le retient, pour qu’il ne se révèle qu’en son temps.[11] Car déjà le MYSTERE de l’iniquité est à l’œuvre. Seulement, celui que le retient le retiendra jusqu’à ce qu’il soit enlevé. Alors se révélera l’impie. Ceux-là sont les passages qui se rapportent à la deuxième rubrique.
[32] Mystère est, troisièmement, écrit pour toute chose voilée sous des paraboles ou des expressions énigmatiques dans les endroits parallèles suivants. Le premier est dans Mat. 13.10,11 : Les disciples s’approchèrent de lui et dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? Il leur répondit : Parce qu’il vous a été donné de connaître les MYSTERES du royaume des cieux, et qu’à eux cela n’a pas été donné. Le deuxième passage est dans Marc 4.11 : Et Jésus dit à ses disciples : C’est à vous qu’a été donné le MYSTERE du royaume de Dieu, mais pour ceux du dehors, tout cela se passe en paraboles. Les mêmes paroles sont répétées dans Luc 8.10, et il est très évident à partir de tous ces passages que ces choses que le Christ a dites par paraboles n’étaient pas en elles-mêmes incompréhensibles, mais étaient mystérieuses seulement pour ceux à qui elles n’étaient pas dévoilées, afin que (comme il est dit dans ce passage) en entendant ils ne comprennent pas. Or, c’est l’usage le plus commun du monde pour ceux qui ne veulent pas être compris par tous de s’accorder sur un moyen de parler qui leur serait propre. Et il n’y a rien de plus facile que l’explication que le Christ a donnée de ces paraboles à la demande de ses disciples.
[32a] [12] Ayant si méticuleusement allégué tous les passages où l’on fait mention de mystère dans le Nouveau Testament, si quelqu’un me demande pourquoi j’ai omis ceux de l’Apocalypse, je lui réponds qu’on ne peut proprement regarder l’Apocalypse comme faisant partie de l’Évangile, car il n’y est livrée aucune nouvelle doctrine. Loin d’être un règlement de la foi ou des mœurs, il n’est même pas une explication d’aucun point de notre religion. Le vrai sujet de ce livre ou vision est une Histoire prophétique de l’état extérieur de l’Église dans ses diverses et variables périodes de prospérité ou d’adversité. Mais pour que je ne tombe pas sous le moindre soupçon de me comporter injustement, j’ajouterai les quelques textes de l’Apocalypse où est contenu le mot mystère. Le premier est dans Apoc. 1.20 : Le MYSTERE des sept étoiles que tu as vues dans ma main droite, et des sept chandeliers d’or : Alors, qu’est-ce le mystère ou le secret de ces étoiles et chandeliers ? Les sept étoiles sont les anges des sept Églises, et les sept chandeliers sont les sept Églises, à savoir, de l’Asie. Un autre passage se trouve au chapitre 17.5,7 : Et sur son front était écrit un nom, MYSTERE, BABYLONE LA GRANDE, etc. Et l’ange me dit : … je te dirai le MYSTERE de la femme. Et c’est ce qu’il fait dans les versets suivants, que vous pouvez consulter. a Le seul texte qui reste est au chapitre 10.5,6,7 : Et l’ange que j’avais vu debout sur la mer et sur la terre, leva la main droite vers le ciel ; puis il jura par celui qui vit aux siècles des siècles, qui a créé le ciel et ce qui s’y trouve, la terre et ce qui s’y trouve, la mer et ce qui s’y trouve, qu’il n’y aura plus de délai, mais qu’aux jours de la voix du septième ange, quand il s’apprêterait à sonner de sa trompette, alors le MYSTERE de Dieu s’accomplirait. C’est-à-dire que toutes les choses livrées figurativement dans cette prophétie quant à l’Évangile (qui a été montré ci-dessus comme signifiant la même chose que le mystère de Dieu) devraient avoir leur accomplissement, et devraient donc en finir avec ce globe, et tout ce qui y est contenu.
[33] Il ne reste que deux passages, et mystère dans ceux-ci ne fait référence à aucune chose en particulier, mais est mis pour toute chose secrète, dans sa latitude ou acception la plus large. Le premier endroit est dans 1 Cor. 13.2 : Et bien que j’aie le don de prophétie, la science de tous les MYSTERES, et toute la connaissance, bien que j’aie même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Le deuxième, parallèle à celui-ci, est dans 1 Cor. 14.2 : Celui qui parle en une langue inconnue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend, bien qu’en Esprit il dise des MYSTERES, c’est-à-dire que ce qui lui est assez intelligible sont des secrets pour ceux qui ne comprennent pas sa langue.
[34] Je demande maintenant à toute personne équitable, s’il n’est pas évident à quiconque sait lire, que mystère dans tout le Nouveau Testament n’est jamais mis pour aucune chose inconcevable en soi, ou qui n’est pas à juger par nos notions et facultés ordinaires, quelque clairement révélée soit-elle, et si, au contraire, il ne signifie pas toujours des choses naturellement assez intelligibles, mais qui, ou bien sont tellement voilées par des mots et des rites figuratifs, ou bien résident d’une telle façon dans le seul savoir et décret de Dieu, qu’elles ne peuvent être découvertes sans révélation spéciale. Quiconque garde la moindre vraie vénération pour l’Ecriture, et qui croit sincèrement qu’elle est la parole de Dieu, doit être à jamais tenu par son autorité, et doit se rendre, malgré tout préjugé, à son témoignage. Celui qui dit que l’Evangile est sa seule règle de foi, et qui pourtant croit une chose qu’elle ne cautionne pas, celui-là est un hypocrite fieffé et ne fait qu’embobiner tout le monde.
[34a][13] Et l’on ne peut entretenir une meilleure opinion de ceux qui, au lieu de se soumettre aux ordonnances de l’Écriture et de la Raison, ont directement recours à ces personnes qu’ils suivent ou admirent spécialement, et sont prêts à admettre ou à refuser n’importe quelle opinion, comme il plaît à ces derniers de les diriger.

Je vous en prie, Docteur, dit un de ses paroissiens, que pensez-vous d’un tel livre ? Il semble rendre les choses claires.
Ah non, mon cher Monsieur, répond le Docteur, c’est un très vilain livre. Celui qui l’a écrit est un homme dangereux; il ne veut croire que ce qui s’accorde avec sa propre raison aveugle, hautaine et charnelle.
P. Vraiment, Docteur ? Donc, je suis résolu à n’en lire plus, car je vous ai souvent entendu prêcher contre la Raison humaine. Je suis navré, vraiment, qu’il soit tombé malheureusement entre mes mains, mais je prendrai soin que personne dans ma famille ne posent même les yeux dessus.
D. Vous ferez bien, Monsieur. D’ailleurs, ce livre est encore pire que je ne vous aie dit, car il détruit un grand nombre des points que nous enseignons, et si cette doctrine prend (à Dieu ne plaise), la plupart des bons livres que vous avez chez vous, et qui vous ont donné non moins de peine à lire que vous-même avez donné d’argent pour les acheter, ne vaudraient pas un clou, et ne serviront que de papier de rebut, bon à envelopper des tourtes, et à d’autres usages minables.
P. Juste ciel ! Mon bon Docteur, je prie que Dieu me pardonne d’avoir lu dans un si vil traité. Celui qui pourrait l’écrire est un homme abominable. Mais quoi ? Mes livres qui ne valent rien, dites-vous ? Les serments de Docteur H, les discours de Monsieur C.,[14] papier de rebut ? Je ne le croirai jamais, que quiconque le veut dise le contraire. Mon Dieu, pourquoi n’excommuniez-vous pas l’auteur et ne saisissiez pas ses livres ?
D. Ah oui, Monsieur, à une époque … Mais maintenant il semble qu’un homme puisse croire selon son propre sens, et non comme le dirige l’Église ; il y a une tolérance établie, vous le savez.
P. Cette tolérance, Docteur, va …
D. Chut, Monsieur, n’en parlez plus. J’en suis aussi inquiet que vous pouvez l’être, mais à l’heure qu’il est, il n’est ni prudent ni expédient de trouver à redire.

[36] Il y en a d’autres qui sont loin de cette simplicité mais aussi fermement résolus de s’en tenir à leurs vieux systèmes. Quand ils nous parlent de mystères, il nous faut les croire, et il n’y a pas de remède. Ce n’est pas la force du raisonnement qui fait que ceux-ci sont pour les mystères, mais quelque intérêt secondaire, et il est certain qu’ils applaudiront et défendront n’importe quel auteur qui écrit en faveur de leur cause, qu’il la soutienne avec la Raison ou non. Mais je suis loin d’être aussi en colère contre ces hommes là que contre une espèce de gens qui ne prennent même pas la peine d’examiner une chose, de peur qu’ils ne deviennent plus clairvoyants ou mieux renseignés, et ainsi ne soient tentés d’emprunter une nouvelle route. De telles personnes doivent en vérité être très indifférentes, autrement ils font en sorte que la religion fasse partie de leurs écus.[15]
[37] La mention d’écus me fait penser naturellement à ceux qui sont peu touchés par les raisons quand le jugement de l’Église primitive entre en concurrence. Les Pères (comme ils aiment le dire) sont pour eux les meilleurs interprètes des paroles de l’Écriture :

Et ce que ces honnêtes hommes, dit une personne très ingénieuse[16], ne pouvaient assurer eux-mêmes par des raisons suffisantes, est maintenant prouvé par leur autorité seule. Si les Pères ont prévu ceci, ajoute le même auteur, on ne devrait pas leur reprocher de s’être épargnés le labeur de raisonner plus exactement que l’on constate qu’ils ont fait ordinairement.

Que la vérité et la fausseté soient déterminées par une majorité des voix, ou par certaines périodes de temps, me semble la plus ridicule de toutes les folies.
[38] Mais si son antiquité peut vraiment ajouter de la valeur à une opinion, je crois qu’il n’y a pas besoin que je craigne sa décision :

Car si nous regardons la durée du monde, dit un autre écrivain réputé[17], comme celle de la vie d’un homme, qui consiste en son enfance, sa jeunesse, son âge parfait et sa vieillesse, alors ceux qui nous ont devancés sont certainement les enfants ou les jeunes, et nous sommes les véritables anciens du monde. Et si l’expérience est l’avantage le plus considérable qu’ont les plus âgés sur les plus jeunes, alors, sans doute, l’expérience de ceux qui viennent les derniers au monde doit être incomparablement plus grande que celle des hommes qui furent nés longtemps avant nous, puisque non seulement les derniers venus jouissent de la succession de leurs prédécesseurs, mais y ont aussi ajouté leurs propres observations.

Ces pensées sont non moins ingénieuses qu’elles sont justes et solides. Mais si on comprend antiquité dans le sens vulgaire, je n’ai pour autant aucune raison de désespérer, car mon hypothèse aussi deviendra ancienne pour la postérité, et ainsi sera en bonne condition pour se soutenir par ce commode privilège qu’est la prescription.
[39] Pourtant, étant donné qu’il est peu vraisemblable que je vive jusqu’à cette époque, ce ne serait pas hors de propos que je démontre que ces mêmes Pères, qui ont le bonheur d’être à la fois les jeunes et les vieux du monde, sont de mon côté. Ce n’est pas par déférence pour leurs jugements, je l’avoue, que je m’attelle à cette tâche. J’ai librement déclaré au début de ce livre la valeur que j’accorde à leur autorité, mais mon dessein est de montrer la mauvaise foi de ceux qui, tout en affectant la plus haute vénération pour les écrits des Pères, ne manquent jamais de refuser leur sentence quand elle ne convient pas à leur humeur ou à leur intérêt.
[40] Clément d’Alexandrie[18] a partout la même conception du mystère que moi, qu’avaient les Gentils, et que j’ai prouvé comme ayant été celle de l’Évangile. Dans le cinquième livre de ses Stromates, qui mérite d’être lu par tous ceux qui veulent comprendre la nature des mystères juifs et païens, dans ce livre, dis-je, il met la question hors de tout doute, et il cite plusieurs de ces textes de l’Écriture que j’ai déjà allégués à cette fin. Or, il nous dit que la discipline chrétienne fut appelée illumination, parce qu’elle a produit au jour des choses cachées, le maître (le CHRIST) seul enlevant le couvercle de l’arche, c’est-à-dire le voile Mosaïqueb.
[41] Tout le monde sait comment les premiers Chrétiens, à l’imitation des Juifs, ont changé toute l’Écriture en allégorie, en adaptant les propriétés de ces animaux dont on fait mention dans l’Ancien Testament à des événements qui ont eu lieu dans le Nouveau. Ils ont pris la même liberté surtout avec les hommes, partout où ils pouvaient montrer la moindre ressemblance entre leurs noms, leurs actes ou leurs états de vie, et ils ont enfin porté cette fantaisie jusqu’aux chiffres, aux lettres, aux lieux, et je ne sais quoi encore. Ce qui dans l’Ancien Testament, donc, représentait, selon eux, n’importe quelle chose dans le Nouveau, ils l’appelaient son type ou son mystère. Ainsi, TYPE, SYMBOLE, PARABOLE, OMBRE, FIGURE, SIGNE et MYSTERE signifient tous la même chose chez Justin Martyr. Ce Père affirme dans son dialogue avec Tryphon le Juif que le nom de Josué était un mystère qui représentait le nom de Jésus, et que l’élévation des mains de Moïse pendant la bataille contre les Amalécites à Rephidim [Exod. 17.11] était un type ou un mystère de la croix du Christ, par laquelle il a vaincu la mort, comme les Israélites l’ont fait de leurs ennemis, et puis il ajoute la remarque suivante : Ceci est à considérer, dit-il, quant à ces deux hommes saints et prophètes de Dieu, que ni l’un ni l’autre ne pouvait en sa seule personne porter les deux MYSTERES, je veux dire le type de sa croix, et celui d’être appelé par son nom. Dans le même dialogue, il qualifie les prédictions des prophètes de SYMBOLES, de PARABOLES et de MYSTERESc.
[42] Lorsque Tertullien, dans son Apologie, justifie les Chrétiens de ces pratiques inhumaines dont leurs ennemis les accusaient très injustement, il s’écrie :

Nous sommes assiégés, tous les jours nous sommes trahis ; ... mais si nous nous cachons toujours, comment est-ce qu’on connaît ces choses qu’on nous accuse de commettre ? Or, qui pourrait les déceler ? Ceux qui en sont coupables ! Sûrement pas, car tous les mystères sont, bien sûr, sous le sceau du secret. Les mystères de Samothrace et d’Eleusis sont tenus secrets. À combien plus forte raison le sont ceux qui, en étant découverts, provoqueraient la vengeance des hommes, en attendant celle du Dieu.

Vous voyez que ce sont des pratiques secrètes, et non pas des doctrines incompréhensibles, que ce Père comptait pour des mystères.
[43] Origène nous ferait croire que les campements des Israélites dans leur voyage vers la terre promise sont des symboles ou des mystères qui décrivent la voie pour ceux qui voyageront vers le ciel, ou vers les choses célestes. Il n’est pas besoin d’ajouter ce qu’il dit des écrits des prophètes, de la vision d’Ezéchiel, ou de l’Apocalypse en particulier, car on avoue universellement qu’il a porté à la perfection cette méthode mystique ou allégorique d’interpréter l’Écriture, et qu’il a fourni de la matière à tous ceux qui ont emprunté le même chemin après luid. Mais il était si loin de considérer aucune doctrine de notre religion comme un mystère dans le sens actuel du mot, qu’il affirme expressément qu’elles s’accordent toutes aux NOTIONS COMMUNES, et qu’elles se recommandent à l’assentiment de tout auditeur bien disposé.
[44] Les autres Pères des trois premiers siècles ont exactement les mêmes conceptions du mot mystère, et s’il arrivait que dans cette question ils contredisent en un endroit ce qu’ils avaient établi dans un autre (comme ils font ordinairement dans la plupart des choses), cela seul servira à les empêcher d’être une véritable règle pour autrui, ce qu’ils n’étaient pas pour eux-mêmes. Mais - et c’est un jugement non sans importance en notre faveur, étant donné qu’il s’agit d’hommes si enclins à oublier - ils restent très constants sur ce point, en sorte que je peux justement espérer maintenant que la cause des mystères incompréhensibles et inconcevables dans la religion sera abandonnée par tous ceux qui respectent sincèrement les PERES, l’ECRITURE ou la RAISON.
4
Réfutation d’objections tirées de certaines leçons de l’Écriture, de la nature de la foi et des miracles.
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[45] Certains hommes tiennent tellement aux mystères - et il semble qu’ils y trouvent leur compte - qu’ils sont prêts à tout hasarder plutôt que de s’en séparer. Cependant, qu’ils le sachent ou non, ils mettent au jeu par cette conduite rien de moins que leur religion, car c’est un mauvais signe quand les gens professent que ce qu’ils croient est au-dessus de l’examen de la Raison, et qu’ils ne permettent en aucune façon que celui-là soit mis en question : cela témoigne en eux d’un doute de leur cause, et les autres concluent que cette chose qui n’ose pas subir l’épreuve de la Raison doit être elle-même au fond déraisonnable.
[46] Malgré le fait que ces conséquences soient si évidentes, ces hommes s’endurcissent contre elles et n’ont pas honte de se servir même de l’Écriture afin de cautionner leur assertion. Vous n’entendrez rien plus fréquemment dans leurs bouches que ces mots de l’apôtre : Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie et par une vaine tromperie selon la tradition des hommes, selon les principes élémentaires du monde, et non selon le Christ [Col. 2.8]. Ridicule ! Comme si la Raison et la vérité étaient vanité et fourberie ! Par philosophie ici, on n’entend pas la saine Raison (comme l’accordent tous les interprètes), mais les systèmes de Platon, d’Aristote, d’Epicure, des Académiques etc., dont plusieurs principes sont directement contraires au sens commun et à la morale. Le sophisme n’était jamais plus en vogue qu’aux jours de Paul, et nombre de ces sectes qui embrassaient le christianisme ont trouvé le moyen de mélanger celui-ci avec leurs vielles opinions, qu’elles répugnaient à abandonner pour tout de bon. L’apôtre avait donc des raisons de poids d’avertir ses convertis de ne pas confondre les inventions des hommes et la doctrine de Dieu. Il apparaît néanmoins que ce bon conseil ne servait à rien, car vous trouverez que les erreurs les plus grossières et les fantaisies les plus farfelues des Pères ont été occasionnées par les divers systèmes de philosophie qu’ils avaient lus avant leur conversion, qu’ils ont plus tard bêtement essayés de réconcilier avec le christianisme, ce qui a failli être la ruine entière de celui-ci, comme nous le montrerons au chapitre suivant.
[47] Mais comme aucune hypothèse particulière n’a le droit de se donner pour un étalon de la Raison pour toute l’humanité, la vaine philosophie ou le sophisme ne peut encore moins prétendre à ce privilège, et si loin s’en faut que je ne vise une telle chose, que c’est à cette pratique même que je m’oppose dans ce livre. Quand certains ont élevé les sottises métaphysiques des philosophes gâteux au niveau d’articles de la foi, ils crient haro sur la Raison, car les vaines ombres de celles-là doivent disparaître devant l’évidence et la lumière de celle-ci. Car comme en philosophie, de même en religion, toute secte a ses extravagances, et les MYSTERES INCOMPREHENSIBLES de celle-ci répondent parfaitement aux QUALITÉS OCCULTES de celle-là. Ils étaient tous forgés dès le début en vue de la même fin, c’est-à-dire fermer la bouche à ceux qui requièrent une raison là où on ne peut en donner une, et renfermer dans l’ignorance autant d’hommes que l’intérêt le considère comme convenable. Mais à Dieu ne plaise que j’impute de tels desseins iniques à tous ceux qui, à l’heure actuelle, luttent pour les mystères, dont des milliers sont, je le sais, les hommes les mieux intentionnés de l’univers. Ailleurs dans le Nouveau Testament, cette philosophie sophistique ou corrompue se trouve qualifiée de sagesse de ce monde [1 Cor. 3.19], en faveur de laquelle les Grecs étaient aussi prévenus que les Juifs étaient imbus de cette notion fantaisiste que rien ne pouvait être vrai sauf ce que des miracles prouvaient tel : Les Juifs demandent un signe, et les Grecs cherchent la sagesse [1 Cor. 1.22]. Mais cette sagesse vantée était alors une folie devant Dieu[19], et elle est telle à présent devant les hommes pensants.
[48] Un passage de l’Épître aux Romains est cité de la même façon afin de prouver que la Raison humaine n’est pas un juge compétent de ce qui est divinement révélé. Les paroles sont : La pensée charnelle[20] est inimitié contre Dieu, et n’est pas sujette à la loi de Dieu, et ne peut l’être [Rom. 8.7]. Mais si dans ces paroles on parle de la Raison, rien ne peut être plus faux, car la Raison se soumet à la loi divine, et devrait le faire. Cette soumission ne témoigne pour autant d’aucune imperfection dans la Raison, tout comme on ne peut dire que notre obéissance à des lois justes détruise notre liberté. La Raison doit d’abord comprendre la loi de Dieu et ensuite s’y conformer, car un homme ne peut mériter une peine pour n’avoir pas observé des lois inintelligibles pas plus que pour n’avoir pas exécuté ce qu’on ne lui a jamais enjoint. La pensée charnelle dans cet endroit n’est pas donc la Raison, mais les désirs charnels des hommes lascifs et méchants, dont les pratiques, de même qu’elles sont contraires à la loi révélée de Dieu, le sont également à la saine Raison.
[49] Les discours que nous avons tenus sur la prétendue sagesse peuvent facilement s’appliquer à un autre passage où il est dit que : Les armes de notre combat ne sont point corporelles, mais elles ont la puissance, qui vient de Dieu, de renverser les forteresses. Elles renverseront toutes les imaginations et toute puissance hautaine qui se dresse contre la connaissance de Dieu, et elles feront toute pensée captive pour l’amener à obéir au Christ [2 Cor. 10.4,5]. Il est clair à partir de ces paroles aussi bien que de l’ensemble du propos, que ce sont les pensées et les imaginations des hommes insensés et profanes, et qu’elles doivent être rendues captives ou réformées par la Raison aussi bien que par l’Écriture, comme, en effet, elles le sont souvent, car de telles personnes ne permettant pas ordinairement une argumentation à partir de l’Écriture, elles sont d’abord persuadées par la Raison, et après reçoivent l’Écriture. Mais la Raison, peut-elle se jeter à bas ou se détruire elle-même ? Non, elle réduit ces sophismes vains et impies qui se servent de son nom afin de couvrir ou d’autoriser les désordres qu’ils occasionnent.
[50] Il serait extrêmement ennuyeux de parcourir un par un les textes que des hommes ignorants ou pervers allèguent contre cet usage de la Raison dans la religion, usage que je tiens particulièrement à établir. Un seul passage qui me soutient devrait, imaginerait-on, donner une satisfaction suffisante à tout amoureux chrétien de la vérité, car la parole de Dieu doit être partout uniforme et conséquente avec elle-même. Mais j’en ai cité plusieurs au deuxième chapitre de la deuxième section, pour ne rien dire de ce que j’ai écrit à ce sujet au chapitre précédent de cette section-ci. Mais parce qu’il se pourrait très bien qu’on rétorque ce raisonnement, et pour ne laisser aucun prétexte plausible aux chicaniers ni aux trompeurs, j’ai répondu point par point aux objections les plus fortes que j’ai observées[21] dans les écrits les plus réputés de la théologie ; je dis que j’ai observées, car je pourrais lire l’Évangile un million de fois d’un bout à l’autre avant que la notion vulgaire de mystère n’entre dans ma tête, ou que n’importe quel passage de ce livre ne me suggère que son sens fût au-dessus de la Raison ou de la recherche. Et je ne me trouve pas non plus enclin à envier ceux qui en entretiennent d’autres idées, tandis qu’en même temps ils la reconnaissent ouvertement révélation divine. Mais étant donné que la difficulté la plus sérieuse qu’un ami a soulevée est que mon opinion détruit la nature de la foi, je communiquerai, avec le plus de brièveté possible, mes sentiments sur ce sujet.
[51] Je ne consacrerai pas de temps aux divisions communes de la foi en historique, temporaire ou justifiante, vivante ou morte, faible ou forte, car la plupart de celles-ci sont moins la foi en soi que ses divers effets. Le mot indique croyance ou conviction, comme lorsque nous donnons crédit à une chose dont Dieu ou homme nous fait part, en sorte que la foi est proprement divisée entre humaine et divine. De la même façon, c’est la foi divine lorsque Dieu lui-même nous parle immédiatement, ou lorsque nous acquiesçons aux mots ou aux écrits de ceux à qui nous croyons qu’il a parlé. Toute foi sur la terre à présent est de ce second genre, et par conséquent est fondée entièrement sur la ratiocination. Car il faut d’abord que nous soyons convaincus que ces écrits sont à ceux dont ils portent le nom ; ensuite nous examinons les apparences et les actions de ces personnes, et en dernier lieu nous comprenons ce qui est contenu dans leurs œuvres ; autrement nous ne saurions déterminer si celles-ci sont dignes de Dieu ou non, et encore moins y croire fermement.
[52] Etre assuré d’une chose sans la concevoir n’est pas une vraie foi ou conviction, mais une présomption précipitée et un préjugé obstiné, qui siéent plutôt aux enthousiastes et aux imposteurs qu’aux élèves de Dieu, qui n’a ni intérêt à les abuser ni défaut d’habilité à les instruire correctement. J’ai déjà prouvé (Sect. 2 Chap. 2) que la différence entre la révélation humaine et la révélation divine ne consiste pas dans les degrés de clarté, mais dans la certitude. Tant de circonstances s’accordent si fréquemment dans l’Histoire que celle-ci devient l’égale de l’intuition : ainsi je peux aussi bien nier mon propre être que le meurtre de Cicéron, ou l’histoire de Guillaume le Conquérant ; cela n’arrive pourtant que de temps en temps, alors que Dieu dit toujours la vérité et la certitude.
[53] Or, puisque par la révélation les hommes ne sont investis d’aucune nouvelle faculté, il s’ensuit que Dieu n’atteindrait pas ce qu’il vise en leur parlant si ce qu’il dit ne s’accordait avec leurs notions communes. Est-ce que cette personne pourrait se considérer comme plus sage que ses prochains, qui, ayant une assurance infaillible que quelque chose nommé blictri[22] existait dans la nature, ne savait pas cependant ce qu’était ce blictri ? Et étant donné qu’il en va bien ainsi, toute foi ou conviction doit nécessairement consister en deux parties : la connaissance et l’assentiment. C’est ce dernier en effet qui constitue l’acte formel de la foi, mais non pas sans l’évidence de la première, et c’est ainsi que l’on en rend compte partout dans le Nouveau Testament. Nous lisons là que sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu, mais celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent diligemment [Héb. 11.6]. Ainsi, la ferme conviction de l’homme pieux que ses demandes seront exaucées se fonde sur sa connaissance de l’être, de la bonté et du pouvoir de Dieu. On ne considérait pas comme un crime de ne pas croire en le Christ avant qu’il ne fût révélé : car comment pourraient-ils croire en celui dont ils n’ont pas entendu parler ? [Rom. 10.14] Mais à quel titre encore peut-on condamner une personne qui ne croit pas à ce qu’il dit, si cette personne ne peut le comprendre ? Car d’après moi ces cas sont parallèles. On dit de la même façon que la foi vient de l’audition [ver. 17], mais il est clair que sans la compréhension, l’audition ne signifierait rien, les mots et leurs idées étant complémentaires dans toutes les langues.
[54] L’auteur de l’Épître aux Hébreux ne définit pas la foi comme un préjugé, une opinion ou une conjecture, mais comme une conviction ou une démonstration : La foi, dit-il, c’est l’assurance des choses qu’on espère, et la démonstration des choses qu’on ne voit pas [Héb. 11.1]. Ces derniers mots : choses qu’on ne voit pas, ne signifient pas (comme le maintiennent certains) des choses incompréhensibles ou inintelligibles, mais des points de fait, passés ou à venir, comme la création du monde et la résurrection des morts, ou la croyance en des choses qui ne sont pas visibles à nos yeux corporels, quoique assez intelligible aux yeux de notre entendement. Cela est montré par tous les exemples adjoints à cette définition. D’ailleurs, il ne peut proprement y avoir de foi en des choses qu’on voit ou qui sont présentes, car dans ce cas elle est évidence immédiate et non pas ratiocination : L’espérance qu’on voit n’est pas espérance, car ce qu’un homme voit, pourquoi l’espérerait-il encore ? Mais nous espérons ce que nous ne voyons pas, alors nous l’attendons avec patience [Rom. 8.24,25]. Ainsi les patriarches n’ont pas obtenu les promesses, mais les ont vues de loin et en étaient persuadés [Héb. 11.13].
[55] Sans concevoir la foi de cette façon, comment pourrait-on appeler le Christ la lumière du monde [Jn. 8.12 & 9.5], la lumière de Gentils [Act. 13.47] ? Comment pourrait-on dire que les croyants ont l’esprit de sagesse [Eph. 1.17], et qu’ils ont les yeux de leurs cœurs illuminés [Eph. 1.18] ? Car la lumière du cœur ou de l’entendement est la connaissance des choses, et comme cette connaissance s’accroît ou diminue, ainsi l’esprit est illuminé proportionnellement. Ne soyez pas sans intelligence, dit l’apôtre, mais comprenez quelle est la volonté du Seigneur [Eph. 5.17]. En dans un autre endroit, il exhorte les hommes à ne jamais agir lorsqu’un doute subsiste, avant qu’ils ne soient pleinement persuadés dans leurs propres esprits [Rom. 14.5].
[56] Mais à tout cela opposera-t-on ce cas remarquable de la foi d’Abraham, qui était prêt à sacrifier son fils unique, en dépit de la promesse de Dieu que des rois descendraient de lui, et que sa descendance serait aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou le sable au bord de la mer. Abraham a-t-il alors obéi aveuglement, sans résoudre la contradiction apparente entre ce nouveau commandement de Dieu et ses promesses antérieures ? Loin s’en faut, car il est enregistré expressément que : lui qui avait reçu les promesses offrait son fils unique, et de qui il avait été dit : par Isaac tu auras une descendance bénite, en raisonnant[23] que Dieu pouvait le ressusciter d’entre les morts, d’où il l’avait aussi reçu en figure [Héb. 11.17,18,19]. Il a conclu justement que Dieu pouvait ressusciter Isaac par un miracle, comme il était né miraculeusement, conformément à une autre promesse, après que ses parents n’eurent plus pu engendrer d’enfant, et donc comme si déjà morts [ver.12]. Pour cette raison est-il écrit ailleurs au sujet d’Abraham, que : n’étant pas faible dans la loi, il ne considéra pas son corps comme mort, lorsqu’il avait près de cent ans, ni le sein maternel de Sara comme atteint par la mort. Il ne douta point de la promesse de Dieu par incrédulité, mais fortifié par la loi, il donna gloire à Dieu, pleinement convaincu que ce que celui-ci a promis, il a aussi la puissance de l’accomplir [Rom. 4.19,20,21].
[57] Or qu’est-ce qu’il y a dans tout cela, sinon un raisonnement très strict d’après l’expérience, d’après la possibilité de la chose, et d’après la puissance, la justice et l’immutabilité de celui qui l’a promise ? Et aucun homme ne peut non plus me montrer dans tout le Nouveau Testament une autre signification de la foi sinon une très ferme conviction bâtie sur des raisons solides. Dans ce sens, tout le christianisme est souvent appelé la foi, comme à présent nous disons communément que nous sommes de telle ou telle conviction[24], ce qui signifie que nous professons telle ou telle religion. Mais, assurément, rien ne peut mieux enraciner et établir notre conviction que l’épreuve et l’examen approfondis de ce que nous croyons, tandis que la faiblesse et l’instabilité de notre foi découlent d’un manque de raisons suffisantes pour la soutenir, d’où suit inévitablement l’incrédulité ; c’est alors que fait défaut l’obéissance - le signe et le fruit invariables de la foi sincère - et de cela découlent toutes les irrégularités de la vie des hommes. Celui qui dit : je le connais, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur … Car celui qui déclare demeurer en lui doit marcher aussi comme lui a marché [1 Jn. 4.6]. Et il est impossible qu’il en aille autrement : celui qui croit sans comprendre est agité et entraîné à tout vent de doctrine, par la ruse et l’astuce des hommes prêts à l’égarer [Eph. 4.14].
[58] Bien que l’autorité du Nouveau Testament soit si claire dans cette question, je vais pourtant l’affermir encore davantage avec les observations suivantes. D’abord, si la foi n’était pas une conviction qui résulte de la connaissance et de la compréhension antérieures de la chose qu’on croit, il ne pourrait s’y trouver des différences et des degrés, car ceux-ci sont des témoignages évidents que les hommes savent plus ou moins d’une chose selon le désir ou les opportunités qu’ils ont de l’apprendre. Mais que de tels degrés existent est montré par l’Écriture, où ceux qui n’ont qu’une connaissance imparfaite et superficielle de la religion sont comparés aux nourrissons qui ne s’aliment que de lait [1 Cor. 3.2], mais ceux qui arrivent à une certitude plus complète et plus précise sont assimilés aux hommes faits qui peuvent digérer une nourriture plus solide [Héb. 5.12,13,14].
[59] Ma deuxième observation est que le sujet de la foi doit être intelligible à tout le monde, puisqu’il est ordonné que le châtiment pour la non-croyance ne soit rien de moins que la damnation. Celui qui ne croira pas sera damné [Marc 16.16]. Mais sera-t-on damné pour le non-accomplissement d’impossibilités ? Des obligations de croyance supposent une possibilité de compréhension. J’ai déjà montré[25] que contradiction et rien sont des termes interchangeables et je peux dire autant à présent pour mystère dans le sens théologique, car, pour parler librement, contradiction et mystère ne sont que deux moyens emphatiques de ne rien dire. La contradiction n’exprime rien par deux idées qui se détruisent l’une l’autre, et le mystère n’exprime rien par des mots qui n’ont pas d’idée du tout.
[60] La troisième observation sera que si une partie de l’Écriture était inintelligible, on ne pourrait jamais la traduire correctement, à moins que le bruit des mots et non pas leur sens ne soient considéré comme la révélation de Dieu. On ne peut aucunement comprendre des termes, sauf en comprenant les choses qu’ils dénotent. Je pourrais bien comprendre des choses sans leurs noms, mais jamais les noms sans leurs sujets. Et, en toute sincérité, à quelle assurance peut prétendre un homme d’avoir donné une bonne version de ce qu’il déclare ouvertement n’avoir pas compris ? On ne peut imaginer dans quelle mesure la notion de mystère contribue à l’obscurité de l’Écriture dans la plupart des traductions. Lorsqu’un linguiste habile se heurte à un passage difficile, il le prend aussitôt pour un mystère et conclut qu’il est inutile de se donner davantage de peine sur ce qui est en soi inexplicable. Mais le traducteur incompétent met tout son baragouinage maladroit, et tous les fruits mystérieux de son ignorance sur le compte de Dieu tout-puissant. Voilà les misérables qui fournissent aux athées et aux profanes toute la matière de leurs objections contre l’Écriture. Mais j’espère qu’avec le temps nous verrons un remède à ces troubles.
[61] La quatrième observation est que, à moins que la foi ne signifie une conviction intelligible, nous ne pouvons donner aux autres une raison de notre espérance, comme nous enjoint Pierre. [1 Pie. 3.15] Dire que ce que nous croyons est la parole de Dieu ne servira à rien, à moins que nous ne le prouvions par la Raison, et il n’est pas besoin que j’ajoute que si nous ne pouvons examiner et comprendre notre foi, tout homme sera implicitement obligé de rester dans cette religion qui lui fut enseigné la première. Supposons qu’un Talapoin[26] siamois dise à un prêcheur chrétien que Sommonocodom[27] a interdit que la bonté de sa religion soit mise à l’épreuve de la lumière de la Raison ; comment le Chrétien pourrait-il réfuter les arguments de celui-là si lui-même va aussi maintenir que certains points de la religion chrétienne sont au-dessus de la Raison ? La question qui se pose alors ne serait pas de savoir si les mystères peuvent être admis dans la vraie religion, mais qui a le plus grand droit de les instituer, le Christ ou Sommonocodom ?
[62] Ma dernière observation est que, ou bien les apôtres n’ont pas pu écrire plus intelligiblement au sujet des prétendus mystères, ou bien ils n’ont pas voulu le faire. S’ils n’ont pas voulu le faire, ce n’est plus notre faute que nous ne les comprenions, ni les croyons ; et s’ils n’ont pas pu écrire plus clairement eux-mêmes, d’autant moinse doivent-ils s’attendre à ce qu’autrui leur accorde crédit.
[63] Mais on affirme que Dieu a le droit de demander à ces créatures leur assentiment à ce qu’ils ne peuvent comprendre, et, sans question, il peut exiger tout ce qui est juste et raisonnable, car agir tyranniquement ne sied qu’au Diable. Mais je pose la question : à quelle fin nous demanderait-il, Dieu, de croire ce que nous ne pouvons comprendre ? Afin d’exercer, disent d’aucuns, notre diligence. Mais cela paraît ridicule à première vue, comme si les devoirs exprimés sans équivoque dans l’Évangile et nos occupations nécessaires ne suffisaient pas en eux-mêmes à occuper tout notre temps. Mais comment exercer notre diligence ? Nous est-il possible à la fin de comprendre ces mystères ou non ? Si oui, alors tout ce pour quoi je lutte est gagné, car je n’ai jamais prétendu que l’on pouvait comprendre l’Évangile sans les peines et l’application requises, pas plus que n’importe quel autre livre. Mais si après tout il est impossible de les comprendre, c’est une folie et une impertinence telle qu’aucun homme sobre ne se permettrait jamais, d’embrouiller les têtes des gens avec ce qu’ils ne pourraient jamais concevoir, d’exhorter et d’ordonner son étude, et tout cela pour les garder de l’oisiveté, alors qu’ils ont du mal à trouver assez de temps pour tout ce qui est de toutes parts admis comme intelligible.
[64] D’autres disent que Dieu a enjoint la croyance aux mystères pour nous rendre plus humbles. Mais comment ? En nous laissant voir la petitesse de notre connaissance. Mais point n’est besoin de cette méthode extraordinaire, car l’expérience nous en avise tous les jours, et j’ai consacré un chapitre entier de la deuxième section de ce livre à prouver que nous n’avons pas d’idée adéquate de toutes les propriétés, ni aucune idée de l’essence réelle, d’aucune substance du monde,. Ce eut été une bien meilleure réponse de dire que par ce moyen Dieu abrégeait nos spéculations afin de nous laisser plus de temps pour l’exercice de ce que nous comprenons. Mais plusieurs personnes couvrent une multitude de péchés par leur bruit et leur ardeur au sujet de pareilles spéculations sottes et infructueuses.
[65] De toutes ces observations, et de tout ce qui les a précédées, il suit évidemment que la foi est si loin d’être un assentiment implicite à quelque chose au-dessus de la Raison que cette conception contredit directement les fins de la religion, la nature de l'homme et la bonté et la sagesse de Dieu. Mais à ce compte-là, seront disposés à dire certains, la foi n’est plus foi, mais connaissance. Je réponds que si l’on prend la connaissance pour une vision présente et immédiate des choses, je n’ai nulle part affirmé une chose semblable, mais le contraire à plusieurs endroits. Mais si par connaissance est signifiée la compréhension de ce que l’on croit, je m’en tiens alors à ce que la foi est connaissance : je l’ai maintenu depuis toujours, et les mots mêmes sont utilisés l’un pour l’autre sans distinction dans l’Évangile : Nous savons, c’est-à-dire nous croyons, que c’est vraiment lui le Christ, le sauveur du monde [Jn. 4.42]. Je sais et je suis convaincu par le seigneur Jésus, que rien n’est impur en soi [Rom. 14.14]. Vous savez que votre travail n’est pas vain dans le Seigneur [1 Cor. 15.58].[28]
[66] D’autres diront que cette conception de la foi rend inutile la révélation. Mais de quelle manière, je vous prie ? Car la question qui se pose n’est pas de savoir si nous pouvons découvrir tous les objets de notre foi par la ratiocination : j’ai prouvé, au contraire, qu’aucun point de fait ne peut être connu sans révélation. Mais j’affirme que ce qui a été révélé doit être compris aussi bien que n’importe quelle autre chose du monde, la révélation ne servant qu’à nous informer, tandis que l’évidence de son sujet nous convainc. Dans ce cas, répliquent-ils, la Raison a rang avant la révélation. Je réponds : autant qu’une grammaire grecque est supérieure au Nouveau Testament, car nous nous servons de la grammaire pour comprendre la langue, et de la Raison pour comprendre le sens de ce livre. Mais, en un mot, je ne vois pas le besoin de comparaisons en cette matière, car la Raison vient non moins de Dieu que la révélation, elle est le flambeau, le guide, le juge qu’il a mis dans tout homme qui entre dans ce monde.
[67] En dernier lieu, on pourrait objecter que les pauvres et les analphabètes ne peuvent avoir une foi telle que je le maintiens. Vraiment, si l’on arrive à établir cela, ce pourra passer pour un mystère plus grand que ce que pourrait fournir n’importe quel système de théologie qui existe dans la chrétienté, car qu’est-ce qui pourrait sembler plus étrange et merveilleux que ce que les gens du commun croiront plutôt à ce qui est inintelligible, incompréhensible et au-dessus de leur Raison qu’à ce qui est facile, clair et convenable à leurs capacités ? Mais les gens sont plus obligés au Christ, qui en avait une meilleure opinion que n’en avaient ces hommes, car il prêchait son Évangile aux gens du commun d’une manière particulière, et eux, de leur côté, ils l’écoutaient avec joie [Marc 12.37], parce que, sans doute, ils comprenaient ses enseignements mieux que les sermons mystérieux de leurs prêtres et de leurs scribes. Les doctrines non corrompues du christianisme ne sont pas hors de leur portée ou de leur compréhension, mais ils ne comprennent pas le charabia de vos écoles de théologie. Celui-ci est pour eux le langage de la bête et en contradiction avec leur condition dans ce monde, lorsque leurs enseignants mêmes doivent compléter tout un apprentissage pour le maîtriser, avant de commencer l’étude de la Bible. Avec quelle lenteur aurait dû s’avancer l’Évangile au début, si ceux qui étaient appelés à le prêcher avaient été obligés de se qualifier de cette façon ! Et il n’est pas étonnant qu’il ait si peu d’effet à présent sur les vies des hommes, ayant été si misérablement déformé et presque détruit par ces termes, notions et rites inintelligibles et extravagants, d’origine païenne ou juive.
[68] Ainsi j’ai répondu aux diverses objections, l’une après l’autre, qu’on m’avait faites, et je n’ajouterai rien sur ce sujet de la foi, une fois que j’aurai examiné un passage dans la première épître de Pierre[29], où il est écrit que les anges désirent plonger leurs regards dans certaines choses ; pourtant, ces choses ne sont pas des mystères inconcevables, mais l’avènement du Christ et de l’état évangélique du salut[30], qui étaient divinement prédits aux Juifs, et au sujet desquels on raisonnait soigneusement à l’époque, quoique maintenant que ces choses sont accomplies, on ne nous permette pas cette liberté. Remportant la fin et le prix de votre foi, dit Pierre, le salut de vos âmes, sur lequel ont porté les recherches et les investigations des prophètes, qui ont prophétisé au sujet de la grâce qui vous était destinée ; ayant examiné à quoi et à quel temps se rapportaient les indications de l’Esprit du Christ qui était présent en eux, quand il attestait par avance les souffrances du Christ et la gloire qui les suivrait. Il leur fut révélé que ce n’était pas pour eux-mêmes mais pour nous qu’ils étaient ministres de ces choses que ceux qui vous ont prêché par le Saint-Esprit envoyé du ciel vous ont maintenant annoncées, et dans lesquelles les anges désirent plonger leurs regards [I Pie. 1.9-12]. Or, il n’y a pas de grand mystère dans tout cela, que les anges, qui sont des créatures finies, et qui donc ne peuvent rien savoir sauf par expérience, ratiocination et révélation, soient aussi curieux que les Juifs de pénétrer dans ces futurs événements, d’une si grande importance et si obscurément révélés.
[69]f Lorsque toute autre combine s’avère inefficace, les partisans du mystère se réfugient dans les miracles comme dernier bastion, mais ce lieu est trop faible pour résister longtemps, et nous ne doutons pas de les chasser de là avec facilité et en toute sécurité. Mais puisque, la plupart du temps, le statut de cette controverse n’est jamais exposé explicitement, je tâcherai d’abord de fournir une notion claire de la nature des miracles, et je laisserai à juger si j’ai lieu de voir un danger dans cette objection. Un miracle alors est une action qui dépasse tout pouvoir humain, et que les lois de la nature ne peuvent accomplir selon leurs opérations ordinaires.
[70] Or, tout ce qui est contraire à la Raison ne peut être un miracle, car on a déjà suffisamment prouvé que contradiction n’est qu’un autre mot pour « impossible », ou « rien »[31]. L’action miraculeuse, donc, doit être quelque chose qui est en soi intelligible et possible, quoique la façon de l’accomplir soit extraordinaire. Ainsi, qu’un homme marche en sécurité au milieu du feu est concevable, et possible en plus, s’il est entouré de quelque chose susceptible de repousser la chaleur et les flammes, mais lorsqu’une telle sécurité n’est pas fournie par l’art ou le hasard, mais est l’effet immédiat d’un pouvoir surnaturel, alors cela constitue un miracle. Un médecin habile rend parfois la vue aux aveugles, et une main ou un pied doit forcément flétrir lorsqu’on le prive trop de la circulation du sang et des humeurs, mais si, sans le temps et les applications ordinaires, ces membres se guérissent dans un instant sur l’ordre ou à la volonté de quelqu’un, une telle action est vraiment miraculeuse, au même titre que le rétablissement instantané à la santé d’un corps malade, que la nature emploierait force temps et effort à accomplir.
[71] Aucun miracle n’est donc contraire à la Raison, car l’action doit être intelligible, et sa réalisation doit apparaître très facile à l’auteur de la nature, qui peut ordonner à sa guise tous les principes de celle-ci. Tous ces miracles où se trouvent des contradictions sont donc fictifs, comme, par exemple, que le Christ est né sans ouvrir aucun passage hors du corps de la Vierge, ou qu’une tête a parlé quelques jours après qu’elle fut tranchée du corps et la langue enlevée, ainsi que les nombreux autres exemples de ce genre que l’on rencontre chez les Papistes, les Juifs, les Brahmanes, les Mahométans, et en tout lieu où la crédulité des gens en fait une marchandise pour leurs prêtres.
[72] Considérons ensuite le fait que Dieu n’est pas si prodigue de miracles qu’il les fasse au hasard. L’ordre de la nature ne se trouve ni modifié, ni interrompu, ni accéléré, à moins que ce ne soit pour une cause de poids qui sied à la sagesse et à la majesté divines. Et, en effet, l’Ecriture et la Raison nous apprennent qu’aucun miracle ne se produit sans une fin spécifique et importante, qui est soit déterminée par ceux pour qui le miracle est fait, soit projetée et annoncée par celui qui l’accomplit. Si les apôtres avaient simplement guéri les aveugles, les sourds, les boiteux, les malades, cela leur aurait certainement procuré un prestige extraordinaire, et en certains endroits un culte divin, comme c’est arrivé à Paul et à Barnabas à Lystre, lorsqu’ils ont guéri un homme infirme de naissance sans l’intervention d’aucun élément extérieur [Act. 14.11 etc.], mais cela n’était qu’un moyen d’attirer l’attention de ces idolâtres vers cette doctrine qu’ils allaient prêcher dans leur ville. Et on ne fait pas mention dans le Nouveau Testament d’aucun miracle qui n’ait servi à confirmer l’autorité de ceux qui l’ont fait, à éveiller l’attention des gens vers les doctrines de l’Évangile, ou à d’autres fins également sages et raisonnables.
[73] Par cette règle les exploits renommés des lutins, des fées, des sorcières, des magiciens, et tous les prodiges païens doivent être comptés pour autant de fables vaines et superstitieuses. Car en tous ceux-là il n’apparaît aucune fin qui mériterait un changement dans la nature. D’ailleurs, ils contredisent évidemment notre idée de Dieu, et renversent tout à fait la providence de celui-ci. Les illusions diaboliques recevraient par là une confirmation égale à celle de la révélation divine, des miracles étant effectués en faveur des deux. Ou même, les merveilles du Diable et de ses agents surpasseraient infiniment, en nombre et en qualité, celles de Dieu et de ses serviteurs, une assertion qui tient même si l’on ne croyait que les histoires les mieux attestées dans tous les comtés de l’Angleterre, pour ne rien dire des nations plus crédules. Car on peut observer que plus un peuple reste ignorant et barbare, plus on trouve qu’il abonde en contes de cette nature, et qu’il redoute beaucoup plus Satan que Jéhovah. En un mot, les païens, à ce compte-là, seraient rivés à leur idolâtrie, et la stryge la plus vilaine ou le plus piètre astrologue égaleraient les prophètes et les apôtres. Mais pourquoi dépenser de bonnes raisons sur la réfutation de pures fictions ? Car je défie quiconque de produire un exemple de ces merveilles menteuses qui contienne tous les vrais caractères de l’évidence historique. Et en outre, j’ose m’engager à prouver aussi bien la bonté de l’Alcoran que celle de l’Évangile si l’on m’accorde la croyance en tout miracle, en sus de ceux qui sont divins.g
[74] Après ce qu’on a déjà remarqué, il n’est pas besoin d’ajouter que tout miracle effectué en secret, ou parmi ce seul parti qui tire bénéfice et avantage de telles croyances, doit être rejeté comme simulé et faux, car comme il ne peut supporter l’épreuve de la certitude morale, de même il contredit le dessein même des miracles, qui sont toujours faits en faveur des non-croyants. Mais les Papistes seuls doivent être les témoins de leurs propres miracles, et jamais les hérétiques qu’ils convertiraient par ces miracles. Et leur pratique de confirmer un miracle par un autre n’est pas moins ridicule, comme, par exemple, celui de la transsubstantiation par les millions d’autres prodiges qu’on peut lire dans leurs légendes[32].
[75] De tout cela mis ensemble il s’ensuit que rien de ce qui est contraire à la Raison, que l’on considère l’action ou le dessein, n’est miraculeux. Mais il y a une bonne veille distinction qui sert à tout propos : quoique les miracles ne soient pas contraires à la Raison, dit-on, pourtant ils sont certainement au-dessus d’elle. Dans quel sens, je vous le demande ? Laquelle est au-dessus de la Raison : la chose ou sa manière ? Si l’on réplique : la dernière, je suppose que l’objecteur croit que par miracle je veux dire quelque expérience philosophique[33], ou quelque phénomène qui n’étonne que par sa rareté. Si je pouvais dire de quelle façon on avait fait tel ou tel miracle, je crois que je pourrais faire autant moi-même ; mais ce que l’on peut dire avoir été effectué de telle ou telle façon n’est pas un miracle du tout. Il suffit donc que soient démontrés la vérité de l’acte et le fait que celui-là est possible à tout être capable de gouverner la nature, à force d’extraire, d’amollir, de mélanger, d’infuser, de consolider etc. instantanément, et tout cela, peut-être, par l’entremise de milliers à la fois. Car les miracles se produisent conformément aux lois de la nature, quoique au-dessus de ses opérations ordinaires, qui, elles, sont donc aidées surnaturellement.
[76] Mais en dernier lieu, on dira que dans Le statut de la question, au début de mon livre, j’ai maintenu que la manière aussi bien que la chose était explicable. Mais de quoi ? Des miracles ? Non, mais de ces doctrinesh que les miracles servent à confirmer. À cela je me tiens toujours, et je peux y ajouter, j’espère, que je l’ai, en plus, nettement prouvé. Mais en dire autant au sujet des miracles serait faire en sorte qu’ils ne soient plus des miracles, ce qui montre le manque de pertinence de cette objectionj, bien que généralement on tolère n’importe quoi chez les personnes affligées.
5
Quand, pourquoi et par qui des MYSTERES ont été introduits dans le christianisme.


[77] La fin de la loi étant la justice [Rom. 10.4], JESUS-CHRIST est venu non pour détruire mais pour accomplir [Matt. 5.17] : car il prêchait pleinement et clairement la morale la plus pure, il enseignait ce culte raisonnable et ces conceptions justes des choses célestes et terrestres, qui étaient plus obscurément signifiées ou désignées dans les observances de la loi[34]. Ayant donc dépouillé la vérité de tous ces types et cérémonies extérieurs qui auparavant la rendaient difficile, il l’a rendue facile et claire aux intelligences les plus bornées. Ses disciples et ses compagnons s’en tinrent à cette simplicité pendant un temps considérable, quoique divers abus commençassent très tôt à s’enraciner parmi eux. Les Juifs convertis voulaient garder leurs rites et leurs fêtes lévitiques, auxquels ils tenaient toujours très fortement, et être quand même des Chrétiens. Ainsi, ce qui au début n’était que toléré chez les frères les plus faibles est devenu plus tard une partie du christianisme même, sous le prétexte de la tradition ou de la prescription apostolique.
[78] Mais cela n’était rien par rapport au préjudice porté à la religion par les Gentils, qui, comme ils avaient été convertis en plus grand nombre que les Juifs, ont introduit des abus d’une influence à la fois plus dangereuse et plus universelle. Ils n’étaient pas peu scandalisés par la tenue modeste de l’Évangile, avec la merveilleuse facilité des doctrines contenues, ayant été accoutumés toutes leurs vies aux cultes pompeux et aux mystères secrets de déités sans nombre. Les Chrétiens, pour leur part, étaient bien attentifs à enlever tout ce qui faisait obstacle aux Gentils. Ils pensaient que le moyen le plus efficace de gagner ces derniers à leur parti était de transiger, ce qui les a amenés à des accommodements injustifiables, jusqu’à ce qu’à la fin eux aussi aient pris parti pour les mystères. Mais parce que l’Évangile ne leur offrait pas le moindre précédent pour des cérémonies, sauf le Baptême et la Cène, ils ont extrêmement déguisé et transformé ces deux-là en y ajoutant des rites mystiques païens : ils les administraient dans le plus grand secret, et, afin de ne le céder en rien à leurs adversaires, ils ne permettaient à personne d’y assister, sauf ceux qui avaient été auparavant préparés ou initiés. Et pour inspirer à leurs catéchumènes les plus ardents désirs d’y participer, ils donnaient à savoir que ce qui était si industrieusement caché étaient des mystères terribles et ineffables.
[79] Ainsi, de peur que la simplicité, le plus noble ornement de la vérité, ne l’expose au mépris des non-croyants, on a mis le christianisme au même niveau que les mystères de Cérès, ou les orgies de Bacchus. Souci sot et erroné ! Comme si l’on pouvait sanctifier les superstitions les plus impies par le nom du Christ. Mais tel est toujours le résultat quand les conditions d’une conversion religieuse sont trop politiques et prévenantes, par lesquelles est visé le nombre et non pas la sincérité de ceux qui professent.
[80] Mais dès l’instant que les philosophes ont considéré qu’il était de leur intérêt de se transformer en Chrétiens, les choses empirèrent de jour en jour, car ceux-là avaient gardé non seulement l’allure, le génie et parfois la mise de leurs diverses sectes, mais la plupart de leurs fausses opinions aussi. Et alors qu’ils prétendaient user de leur philosophie pour défendre le christianisme, ils ont tellement confondu les deux que ce qui auparavant était clair à tout le monde était maintenant devenu intelligible seulement aux érudits, qui l’ont rendu encore moins évident par leurs disputes procédurières et leurs vaines subtilités. Il ne faut pas oublier que les philosophes tenaient non moins à faire figure parmi les Chrétiens que parmi les païens, mais ils ne pouvaient aucunement l’accomplir sans rendre toutes choses abstruses, par des termes ou autrement, faisant ainsi d’eux-mêmes les seuls maîtres de leur interprétation.
[81] Ces abus sont devenus presque incurables quand le magistrat suprême a ouvertement approuvé la religion chrétienne. Des multitudes se sont alors déclarées de la même profession que l’empereur, seulement pour lui faire la cour et y chercher fortune, ou afin de sauvegarder ces places ou ces préférences qui leur avaient été accordées auparavant. Celles-là sont restées païennes dans leurs cœurs, et l’on peut facilement imaginer qu’elles ont apporté avec elles tous leurs anciens préjugés dans cette religion qu’elles embrassaient purement en vertu des considérations politiques. Et c’est ainsi qu’il advient toujours que la conscience est forcée et non pas convaincue, comme c’était le cas un bon moment après ces païens.[35]
[82] Les empereurs zélés ont élevé de majestueuses églises, et les temples, sanctuaires, chapelles ou fanums païens, ils les ont convertis à l’usage des Chrétiens, après une expiation préliminaire, et après y avoir mis un signe de la croix, pour assurer leur possession par le Christ. Toutes leurs dotations, outre les bénéfices des prêtres, des flamines, des augures et de la tribu sacrée entière furent affectées au clergé chrétien. Leurs habits mêmes, comme les stoles en lin blanc, les mitres et ainsi de suite, furent conservés, afin, comme on l’a prétendu, d’amener à un changement imperceptible ceux qui ne pouvaient se faire à la simplicité et à la pauvreté chrétiennes. Mais en fait le dessein au fond était d’introduire les richesses, pompes et solennités du clergé, ce qui réussit immédiatement.
[83] Les choses étant ainsi, et les rites du Baptême et de la Cène ayant pris beaucoup plus d’importance, il ne serait pas mal à propos, avant d’avancer plus loin, que je présente un court parallèle entre les anciens mystères païens et ceux, nouvellement forgés, des Chrétiens. Et je m’efforcerai de faire en sorte qu’il soit évident qu’ils étaient semblables quant à leur nature, pour différents qu’ils fussent quant à leurs sujets.
[84] Premièrement, leurs termes étaient exactement les mêmes sans aucune modification : ils utilisaient tous les deux les mots : initier [Mueisqai] et perfectionner [Teleisqai]. Tous les deux, ils appelaient leurs MYSTERES : myesis [Muhqeiz], teleiosis [Teleiwseiz], teleiotika [Teleiwtika], epopteiai [Epopteia] etc. Tous les deux, ils considéraient l’initiation comme une sorte de déification [Qewsiz], et tous les deux, ils qualifiaient leurs prêtres de mystagogues, mystes, hierotelestes [‘Ierotelesthz] etc.
[85] Deuxièmement, les préparatifs de leurs initiations étaient les mêmes. Les Gentils utilisaient plusieurs lavements et lustrations [Καθαρσμοί], ils jeûnaient et s’abstenaient de femmes avant l’initiation, bien que les plus sages se moquassent de ceux qui croyaient que de tels actes pouvaient expier le péché ou apaiser le ciel. Mais les Pères, les Pères admirés, les ont imités dans toutes ces choses, et cela fut l’origine de l’abstinence de certaines espèces de viande, de vos jeûnes anniversaires parodiques et du célibat clérical.
[86] Troisièmement, les Chrétiens gardaient leurs mystères aussi secrets que les païens les leurs. Chrysostome[36] dit : Nous fermons nos portes lorsque nous célébrons nos mystères, et excluons tous les non-initiés. Basile de Césarée[37] nous assure que l’estime des mystères n’est préservée que par le silence. Et Synésios[38] dit que les mystères des Gentils s’accomplissaient pendant la nuit, parce que leur vénération découle de l’ignorance des hommes à leur sujet. Mais pourquoi est-ce que ceci mérite des reproches chez les autres, bon Synésios, que vous admettez dans votre propre parti ? Ou est-ce que c’est que les Chrétiens ont plus de droit aux mystères que les Gentils ?
[87] Quatrièmement, les Pères se gardaient soigneusement de parler intelligiblement de leurs mystères devant les non-croyants ou les catéchumènes, d’où il s’ensuit que l’on trouve fréquemment dans leurs écrits les expressions suivantes, ou des semblables : Les initiés savent ; les initiés comprennent ce que je dis. Et tout comme les païens chassaient tous les profanes de leurs mystères par proclamation, de même les diacres de la primitive Église criaient tout haut avant de célébrer le Baptême, mais surtout la Cène : Sortez, tous les catéchumènes, partez, vous qui n’êtes pas initiés, ou quelque chose d’analogue.k
[88] Cinquièmement, les étapes et les degrés dans les initiations sont les mêmes pour tous les deux. Les païens avaient cinq degrés nécessaires au perfectionnement : Premièrement, la purgation commune ; deuxièmement, la purgation plus privée ; troisièmement, une liberté de se tenir parmi les initiés ; quatrièmement, l’initiation ; et en dernier lieu, le droit de tout voir, ou d’être epopts. De la même façon, chez les Chrétiens, il y avait cinq étapes par lesquelles leurs pénitents étaient réadmis à la communion. Premièrement, ils étaient obligés de rester quelques années séparés de l’assemblée en se lamentant sur leurs péchés, d’où il vient que cette étape s’appelait proclausis [Пρόκλαυσις]. Deuxièmement, on les plaçait plus près du peuple, où pendant trois ans ils pouvaient entendre les prêtres sans pourtant les voir ; cette étape s’appelait donc acroasis [Άκρόαστς]. Troisièmement, pendant trois ans encore ils pouvaient entendre et voir, mais ne pas se mêler à l’assemblée ; cette période s’appelait hypoptosis [Ύπόπτωσις]. Quatrièmement, ils pouvaient se tenir parmi le peuple mais ne pouvaient recevoir les sacrements ; cela était leur systasis [Σύστασις]. Et cinquièmement, ils ont été admis à la communion, qui s’appelait methexis [Μέθεζις]. Les nouveaux convertis également, qui se préparaient à participer aux mystères, étaient qualifiés de catéchumènes, puis compétents, et enfin epopts, parfaits ou croyants, qui sont exactement les mêmes degrés, en nom et en qualité, que ceux que Pythagore imposait à ses disciples.
[89] Je pourrais tirer ce parallèle beaucoup plus longuement, mais il y assez ici pour montrer comment le christianisme est devenu mystérieux, et comment une institution si divine, par la fourberie et l’ambition des prêtres et des philosophes, a dégénéré en simple paganisme.
[90] Le mystère prévalait très peu dans les cent premières années ou premier siècle après le Christ, mais commençait dans le deuxième et le troisième à s’établir par le biais des cérémonies. Au Baptême on a ajouté à cette époque la dégustation de lait et de miel, le signe de la croix, un vêtement blanc etc. Bientôt après il y a eu l’accession des questions et réponses, des jeûnes et vigiles antécédents, de l’onction, du baisement, et des temps fixes pour son administration. m Ensuite furent ajoutés l’injection de sel et de vin dans la bouche des baptisés, et une deuxième onction avec imposition des mains, mais plus tardivement il y avait infiniment de lumières, d’exorcismes, d’exsufflations, et force autres extravagances d’origine païennen. De cette source a jailli chez les Chrétiens non seulement la croyance en augures, en présages et en apparitions, p et d’autres observations vulgaires, mais aussi les images, les autels, la musiqueq, les dédicaces des églises, et là-dedans des places distinctes pour les laïcs (comme ils disent) et le clergé, car il n’y a rien de tel dans les écrits des apôtres, mais ils sont tous manifestement contenus dans les livres des Gentils, et étaient la substance de leur culte.
[91] Tous les rites de la Cène, trop ennuyeux à particulariser, ont été introduits par degrés de la même façon. Ainsi, en tâchant que les choses les plus claires du monde apparaissent mystérieuses, leur nature et leur usage mêmes ont été absolument pervertis et détruits, et n’ont pas encore été entièrement restaurés par les plus pures réformes dans la chrétienté.r
[92] Or son propre avantage étant le mobile qui a incité le clergé primitif à ranimer le mystère, il s’est vite érigé, avec l’aide de ce dernier, en corps séparé et politique, quoique pas tout de suite en ses divers ordres et degrés. Car dans les deux premiers siècles il ne se rencontrait pas de sous-diacres, de lecteurs, ou d’autres semblables, et encore moins les noms et les solennités des papes, cardinaux, patriarches, métropolitains, archevêques, primats, suffragants, archidiacres, doyens, chanceliers, vicaires, ou de leurs nombreux dépendants et suite. Mais en peu de temps le mystère avait préparé le chemin à tous ceux-ci et à plusieurs autres usurpations sur l’humanité, sous prétexte d’ouvriers dans le vignoble du Seigneur.
[93] Les décrets ou constitutions concernant les cérémonies et la discipline, afin d’augmenter la splendeur de ce nouvel état[39], ont profondément frappé ou stupéfié les esprits des gens ignorants, et leur ont fait croire que le clergé était véritablement un médiateur entre Dieu et les hommes, qu’il pouvait attacher la sainteté à certains moments, personnes ou actes. Par ce moyen le clergé a pu faire n’importe quoi ; avec le temps il s’est emparé du droit exclusif de l’interprétation de l’Écriture, et à côté de cela a revendiqué l’infaillibilité.
[94] Voilà le vrai cours et origine des mystères chrétiens, et nous pouvons observer dans quelle mesure leur établissement est dû aux cérémonies. Celles-ci ne manquent jamais de distraire l’attention de la substance de la religion, et de conduire les hommes à des erreurs dangereuses, car les cérémonies étant faciles à observer, se croient assez religieux tous ceux qui les exécutent exactement. Mais il n’y a rien de si naturellement opposé que le christianisme et la cérémonie. Le premier dévoile pour le monde entier la religion à visage découvert, la dernière la livre sous des représentations mystiques d’une signification purement arbitraire.
[95] Il est manifeste donc que les cérémonies embrouillent au lieu d’expliquer, mais si elles rendaient les choses plus faciles, alors la religion la meilleure serait celle qui en aurait le plus grand nombre, car celles-là sont toutes en général également significatives, et peuvent toutes être rendues telles. Un cierge mis à la main des baptisés, pour dénoter la lumière de l’Évangile, est tout aussi bonne comme cérémonie que faire le signe de la croix comme gage de leur reconnaissance du Christ comme leur maître et sauveur. Le vin, le lait et le miel signifient la nourriture, la force et le bonheur spirituels, de même que se lever pour l’Évangile est le gage de notre volonté de l’entendre et de la proclamer.
[96] Bref, il n’y a aucun degré d’enthousiasme qui soit plus haut que celui de livrer la religion à de telles sottises, ni rien de si bas que de faire, par ces arts frauduleux, que l’Évangile n’ait aucun effet, à moins que ce ne soit de servir à un parti. Mais j’aurai ailleurs une meilleure opportunité d’épuiser le sujet des cérémonies. J’en traite ici seulement en ce qu’elles constituaient les mystères des Gentils, et ont été par la suite apportées pour former ceux des Chrétiens. Mais comme l’immense multitude de ces derniers a rendu presque impossible tout rite secret, les choses, afin de préserver le mystère, ont été expressément rendues complètement inintelligibless. À cet égard nos prétendus Chrétiens ont dépassé tous les mystères des païens ; car l’honneur prêté à ceux-ci pouvait être détruit par leur découverte, ou par la langue jaseuse d’un des initiés, mais les nouveaux mystères étaient mis en sûreté, hors de la portée de tout sens et Raison. t


NOTES
[1] Ces versets sont empruntés à l’épître aux Romains, chapitre 1. [N.d.T.]
χ [Le texte suivant et une note s’intercalent ici dans la deuxième édition :]
... vu ou entendu, sous peine de (note) mort, quoiqu’ils ...
[2] Diagoras de Mélos, surnommé l’Athée (cinquième s. av. J-C) : poète et philosophe, accusé d’impiété pour railleries contre les dieux en 412, s’enfuit à Athènes. Berkeley donne ce nom à Anthony Collins, un libre penseur renommé et contemporain de Toland, dans son Alciphron. [N.d.T.]
ψ [La deuxième édition porte le texte suivant et deux notes :]
... en pièces aux (note a) mystères de Cérès et aux (note b) orgies de Bacchus...
[3] Bien que ce deuxième discours n’ait pas vu le jour, on peut considérer qu’avec la cinquième lettre des ses Letters to Serena, publiées en 1704 (Lettres Philosophiques, dans la traduction française), Toland a, dans une certaine mesure au moins, rempli cet engagement. [N.d.T.]
[4] Toland fait référence certainement ici à Locke, et à son Essai philosophique concernant l’entendement humain, mais le texte suivant n’en est pas une citation exacte. [N.d.T.]
[5] Cf. Locke Essai II 21 § 5. [N.d.T.]
ω [Dans la deuxième édition, la phrase suivante s’ajoute à ce paragraphe :]
J’espère maintenant qu’il est très manifeste que les mystères dans la religion ne sont que mal argumentés à partir des prétendus mystères de la nature, et que ceux qui s’efforcent de soutenir ces premiers avec ces derniers ont pour dessein de tromper autrui, ou eux-mêmes n’ont jamais dûment considéré la question.
[6] Comme si Svma était une altération de Shma. [Note de Toland]
[7] Philosophe, un des interlocuteurs de Socrate dans le Phédon. On doute aujourd’hui de l’authenticité de l’ouvrage que Toland appelle le Portrait de la vie humaine, plus souvent connu sous le nom du Tableau de Cébès. [N.d.T.]
[8] Voir § 24 de cette section. [N.d.T.]
[9] L’anglais porte en réalité la référence : Eph. 6.9, qui est erronée. La référence est corrigée à la main dans la copie dont Günther Gawlick a fait son édition fac-similé. La deuxième édition ne corrige pas l’erreur. [N.d.T.]
[10] Anglais : « … the Revelation of the Gospel-State ». La signification de cet « état évangélique » n’est pas claire ici, mais Toland en parle encore au § 68 de cette section, où l’on apprend que cet état est déjà advenu, et il semble être très près, sinon synonyme, de la « dispensation » dont il parle au § 29, c’est-à-dire une administration ou régime instauré par Jésus et son Évangile. [N.d.T.]
[11] Le texte originel, une traduction propre à Toland, quoique proche de celle de la Bible de Jacques I de 1611, porte : « pour qu’il ne se révèle pas dans son temps », anglais : « that he might not be revealed in his time ». Ceci ne s’accorde avec aucune autre traduction que nous avons vue. Ce passage n’est pas modifié dans la deuxième édition. [N.d.T.]
[12] L’original comporte deux paragraphes « 32 », La numérotation des paragraphes 32-36 est corrigée à la main dans la copie dont Günther Gawlick a fait son édition fac-similé. La deuxième édition corrige cette erreur, et la numérotation de chaque paragraphe jusqu’à la fin de cette section est changée en conséquence. [N.d.T.]
a [Le texte suivant s’ajoute ici dans la deuxième édition :]
Et il n’est pas sans mériter d’être remarqué que le mystère est ici la marque distinctive de l’église fausse ou anti-chrétienne. Mystère est un nom écrit sur son front, c’est-à-dire que toute sa religion consiste en le mystère, elle avoue les mystères ouvertement et elle en enjoint la croyance. Et, il est hors de doute, autant n’importe quelle église permet des mystères, autant elle est ANTI-CHRETIENNE, et peut, à très bon titre, quoique avec fort peu d’honneur, proclamer sa parenté avec la prostituée écarlate.
[13] Dans l’original, ce paragraphe est numéroté : « 34 », mais devrait être : « 35 ». La deuxième édition corrige l’erreur. [N.d.T.]
[14] Philip McGuinness, dans son édition de 1997 de Christianity not Mysterious, suggère que « Docteur H. et Monsieur C. » fait référence à George Hooper (1640-1727), Diacre de Canterbury à l’époque, et à William Chillingworth (1602-1644), théologien, mais ce dernier semble peu vraisemblable, étant donné que Chillingworth fut l’un des premiers à prôner l’usage de la raison comme moyen de gagner l’assentiment dans les questions religieuses, et que Toland le loue dans son Vindicius Liberius. « Dr. H. », en revanche, pourrait bien fait référence à George Hooper. Ce même George Hooper serait plus tard prolocutor de la Chambre Basse de Convocation de Canterbury qui en 1701 entamerait un processus de censure contre Le christianisme non mystérieux. [N.d.T.]
[15] Anglais : « or they make religion come into their Scutcheons. » C’est-à-dire, semble-t-il, qu’ils font que la religion fasse partie de leur tradition familiale, et qu’elle soit ainsi intangible. [N.d.T.]
[16] M. de Fontenelle. [Note de Toland]
[La deuxième édition précise, en français :]
M. de Fontenelle, dans son Histoire des Oracles.
[Nous n’avons pu trouver le passage précis dans ce livre, bien qu’il soit clair que le livre a eu une très grande influence sur les idées que Toland exprime dans Christianisme non Mystérieux, surtout sur le chapitre 5 de cette section. N.d.T.]
[17] Monsieur Perrault dans ses Parallèles des Anciens & des Modernes. Note de Toland]
[Cette note de bas de page est donnée en français dans l’original. En fait, cet emprunt à Charles Perrault, qui est mieux connu pour ses contes, n’est pas une citation exacte, quoique mis entièrement entre guillemets dans l’original, mais une version fortement modifiée d’un passage, qui mélange les propos de deux des interlocuteurs de cet ouvrage qui est en forme de dialogues. Voir pp. 49-51 de l’édition de 1688, reproduite dans Parallèle des anciens et des modernes en ce qui concerne les arts et les sciences. Par M. Perrault de l’Académie Française. Mit einer einleitenden Abhandlung von H.R. Jauss und kunstgeschichtlichen Exkursen von M. Imdahl. München ; Eidos Verlag, 1964. N.d.T.]
[18] Clément d’Alexandrie (mort vers 215) : païen de naissance, né à Athènes ; tenta de faire un accommodement entre la philosophie grecque et le Christianisme. Origène en fut un disciple. [N.d.T.]
b [La phrase suivante et une note s’ajoutent à ce paragraphe dans la deuxième édition :]
Il ajoute en termes exprès (note) que ces choses qui étaient mystérieuses ou obscures dans l’Ancien Testament sont rendues claires dans le Nouveau.
c [Dans la deuxième édition, cette phrase se termine comme suit :]
... MYSTERES expliqués par les prophètes postérieurs.
d [Dans la deuxième édition cette phrase se termine comme suit :]
... après lui, un honneur qui n’est pas à lui envier.
[19] Citation tirée de 1 Cor 3.19, bien que Toland ne le signale pas. [N.D.T.]
[20] Anglais : « The carnal Mind », ce qui est une transcription de la traduction fournie par la Bible de 1611, la traduction qui fait référence en anglais, bien qu’au § 29 de section 2 Toland traduise ce même verset avec : « their carnal Wisdom » (leur sagesse charnelle). Louis Segond le traduit par : « Les tendances de la chair », La Bible Œcuménique par : « Le mouvement de la chair » et Lemaître de Sacy par « cet amour des choses de la chair ». Même sans les indications fournies par ces traductions françaises, on serait enclin à traduire « The carnal Mind » dans ce contexte par : « L’inclination charnelle », mais il faut garder l’idée de l’esprit ou de la pensée, car c’est une interprétation suscitée par cette locution même que Toland récuse ici. [N.d.T.]
[21] Anglais : « I have observed ». « observer » ici porte le sens d’épier, de chercher à découvrir. [N.d.T.]
[22] Mot inventé. [N.d.T.]
[23] C’est ainsi que l’on devrait traduire Logisamenoz. [Note de Toland]
[24] Anglais : « we are of this or that Perswasion », locution commune jusqu’à nos jours en anglais, quoique maintenant d’une plus large acception. [N.d.T.]
[25] Sect. 2 §4. [N.d.T.]
[26] Ou prêtre. [Note de Toland]
[Cette note ne se trouve que dans la deuxième édition. Un talapoin est un moine bouddhiste. N.d.T.]
[27] Le dieu des Siamois. [Note de Toland]
[Cette note ne se trouve que dans la deuxième édition. Sommonocodom, Sommona-Codom ou Sommona-Khutama, est donné, avec quelques hésitations quant au détails, par l’Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert – la seule que nous avons trouvée qui en fasse mention – comme « l’instituteur de la religion de presque tous les peuples de l’Asie, au-delà de l’Inde, connu de Chingulois sous le nom de Budhum, Budha ou Buddou, & des Chinois et des Japonois sous celui de Saka ou Siaka ». N.d.T.]
e [La deuxième édition porte :]
... ni les croyons, car le rien ne peut être l’objet de croyance ; et s’ils n’ont pas pu écrire plus clairement eux-mêmes (ce que nos adversaires ne supposeront pas) d’autant moins ...
[28] Ce qui dans ce paragraphe est rendu par « connaissance » et « nous savons / vous savez » se présente en anglais comme « knowledge » et « we know / you know », qui sont de la même racine. [N.d.T.]
[29] L’anglais porte en réalité : « la première épître à Pierre », « the first Epistle to Peter », que nous nous sommes permis de corriger par : « the first Epistle of Peter » (la première épître de Pierre), car il n’est pas question ici d’une autre interprétation de la provenance de cette épître. La phrase n’est pas changée dans la deuxième édition. [N.d.T.]
[30] Anglais : « the Gospel-State of Salvation ». [N.d.T.]
f Dans la deuxième édition ce paragraphe sert de commencement à un nouveau chapitre, intitulé Réponse à des objections tirées de la considération des MIRACLES. Le Chapitre 5 de la première édition devient Chapitre 6 dans la deuxième. [N.d.T.]
[31] C’est nous qui avons mis les guillemets autours de ces deux mots. [N.d.T.]
g [La phrase suivante s’ajoute à ce paragraphe dans la deuxième édition : ]
Mais ils doivent tirer quelque avantage de la peur superstitieuse du peuple, ceux qui l’encouragent si industrieusement.
[32] [Dans la deuxième édition, cette phrase se termine comme suit : ]
… comme celui de la transsubstantiation par plusieurs autres.
[33] Anglais : « philosophical experiment ». « philosophique » ici est à comprendre dans son sens le plus étendu. [N.d.T.]
h [La deuxième édition porte :]
Certainement pas, mais de ces doctrines ...
j [Dans la deuxième édition, cette phrase se termine ici.]
[34] C’est-à-dire les observations prescrites par la loi Mosaïque. [N.d.T.]
[35] Anglais : « … which was a while after the case of these Heathens », ce qui pourrait aussi signifier : « … comme c’était le cas de ces païens un bon moment après ». [N.d.T.]
[36] Jean Chrysostome (env. 344 – 407) : évêque de Constantinople, mais déposé et exilé pour son opposition à l’impératrice, surnommé « Chysostome » – bouche d’or, pour son éloquence, écrivit des traités sur plusieurs sujets et d’importantes homélies d’exégèse biblique. [N.d.T.]
[37] Basile de Césarée (env. 330- 379) : cénobite pendant un temps, écrivit, entre autres, des règles monacales, des traités sur le dogme de la Trinité, et un Discours aux jeunes gens sur l’utilité qu’ils peuvent retirer de la lecture des auteurs profanes. [N.d.T.]
[38] Synésios de Cyrène (env. 370 – env. 413) : philosophe, hymnologue, épistologue ; païen de naissance, élève et ami d’Hypatia (voir la note sur Cyrille de Jérusalem), consacré évêque en 410 malgré le fait qu’il fût marié. [N.d.T.]
k [Le texte suivant, et une note qui fournit la citation entière en grec, s’ajoutent à ce paragraphe dans la deuxième édition. Nous n’avons pas reproduit la note.]
… d’analogue, car souvent ils variaient la formulation. Cyrille de Jérusalem a écrit un passage très singulier à cet effet : or lorsque vous répétez la catéchèse, si un catéchumène te demande ce que les maîtres ont dit, ne le racontes en aucun cas à quiconque qui n’est pas initié, car nous te confions un mystère, et l’espérance de la vie à venir. Réserve donc ce mystère à celui qui donne la récompense, et si quelqu’un te dit : À qui cela ferait-il du mal que j’apprenne moi aussi ? Réponde lui que c’est ainsi que les malades désirent du vin, mais si on le donne à quiconque inopportunément, il le rend frénétique, et deux maux ont donc lieu : le malade est détruit et le médecin décrié. De même si un catéchumène entend ces choses d’un des fidèles, il devient également frénétique, car ne comprenant pas ce qu’il a entendu, il argumente contre la chose, et se moque de ce que l’on dit, et ainsi le croyant qui le lui a dit est condamné comme quelqu’un qui trahit les secrets. Or étant un des nôtres, gardes toi de divulguer quoi que ce soit : non que ce que nous disons ne soit pas digne d’être dit, mais que les autres ne sont pas dignes de l’entendre. Lorsque tu étais toi-même catéchumène, nous ne te disions jamais ce qui était proposé. Mais quand tu auras appris par expérience la sublimité de ces choses qu’on t’apprend, alors seras-tu convaincu que les catéchumènes sont indignes de les entendre.
[ La citation est empruntée à la Catéchèse Préliminaire § 12. voir Les Catéchèses baptismales et mystagogiques, tr. J. Bouvet, Paris, 1993.
Toland entretenait une antipathie particulière envers Cyrille de Jérusalem (env. 315 – env. 386), témoin la troisième partie de son livre Tetradymus (1720), intitulée : « Hypatia, ou l’histoire d’une femme très belle, très vertueuse, très érudite et accomplie à tous points de vue, qui fut mise en pièces par le clergé d’Alexandrie pour satisfaire à l’orgueil, à la jalousie et à la cruauté de son archevêque Cyrille, à qui on donne ordinairement le nom de Saint Cyrille, quoiqu’il ne le mérite pas ». N.d.T.]
m [La phrase suivante, et deux notes, s’intercalent ici :]
Après le Baptême ils ne se lavaient (note a) pas pendant une semaine, ce qui répond exactement à la superstition des Gentils, qui n’ôtaient pas le (note b) vêtement dans lequel ils étaient initiés jusqu’à ce qu’il n’en restât que des lambeaux.
n [La deuxième édition porte :]
... d’origine juive ou païenne.
p [Le texte suivant et une note s’intercalent ici dans la deuxième édition :]
... la coutume d’enterrer avec trois pelletées de terre ...
q [La deuxième édition porte le texte suivant et une note :]
... mais aussi les lumières, les fêtes ou Journées Saintes, les consécrations, les images, l’acte de prier vers (note) l’Est, les autels, la musique ...
r [Dans la deuxième édition la phrase suivante, et une note s’ajoutent à ce paragraphe :]
Mais nous ne devons pas oublier que Tertullien lui-même a reconnu qu’en ce qui concerne leurs fréquents signes de la croix et d’autres rites baptismaux, ou les scrupules qu’ils avaient de laisser le moindre morceau du pain ou goutte du vin tomber par terre, ou de les recevoir d’une autre main que celle du prêtre, ce n’était pas les Écritures qui donnaient la couleur d’autorité à de pareilles cérémonies, mais seulement la coutume et la tradition
[39] Anglais : « this new State ». Comme dans § 30 et § 68, où il s’agissait de l’état évangélique, « état » ici est dans le sens d’un régime. [N.d.T.]
s [La deuxième édition porte :]
... complètement inintelligibles, ou très embrouillées.
t [Dans la deuxième édition, la phrase suivante s’ajoute à ce paragraphe :]
En effet, les membres du CLERGE se méfiaient tellement de leur propre ordre, de peur qu’aucun d’entre eux ne dévoile, d’une façon irréligieuse, ces sublimes mystères aux LAICS si profanes dans leur curiosité, qu’ils l’ont jugé bon de placer la compréhension de ces mystères hors du pouvoir de la Sainte Tribu elle-même autant que du nôtre, et aussi cela se perpétue-t-il, dans une grande mesure, jusqu’à nos jours.

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