Wednesday, May 10, 2006

Le statut de la question

Le statut de la question
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[1] Il n’y a rien sur quoi les hommes font plus de bruit, à notre époque surtout, que ce qu’ils proclament comprendre le moins. On peut aisément conclure que je fais allusion ici aux mystères de la religion chrétienne. Les ecclésiastiques, dont la compétence propre est de les expliquer aux autres, avouent presque unaniment leur ignorance sur le sujet. Ils nous disent gravement, nous devons adorer ce que nous ne pouvons comprendre : et pourtant certains d’entre eux pressent le reste de l’humanité d’accepter leurs remarques douteuses, avec plus d’assurance et de feu que ce qu’on pourrait en toute conscience justifier, même si nous accordions qu’elles étaient absolument infaillibles. Le pire est qu’ils ne sont pas tous du même avis. Si tu es orthodoxe pour ceux-là, tu es un hérétique pour ceux-ci. Celui qui se range du côté d’un parti est jugé damné par les autres ; et s’il ne se déclare pour personne, il reçoit de tous une peine non moins sévère.
[2] Certains d’entre eux disent que les mystères de l’Évangile sont à comprendre seulement dans le sens des Pères Anciens. Mais ce dernier est tellement composite et en contradiction avec lui-même qu’il est impossible qu’une personne accorde foi à autant de contradictions à la fois. Eux-mêmes déconseillaient à leurs lecteurs de s’appuyer sur leur autorité sans l’évidence de la Raison, et pensaient aussi peu devenir une règle de foi pour leur postérité que nous ne le pensons pour la nôtre. Qui plus est, puisque tous les Pères n’étaient pas auteurs, on ne peut proprement dire que nous détenions leur sens véritable. Les œuvres de ceux qui écrivaient sont prodigieusement corrompues et altérées, ou ne sont pas conservées en totalité ; et si elles le sont, leur sens est beaucoup plus obscur, et beaucoup plus sujet à la controverse, que ne l’est celui de l’Écriture.
[3] D’autres nous disent qu’il faut être de l’avis de quelques Docteurs particuliers, que l’autorité de l’Église a déclarés orthodoxes. Mais de la même façon que nous ne sommes pas le moins du monde satisfaits d’une telle autorité, nous voyons que ces mêmes Docteurs particuliers ne pouvaient pas plus s’accorder que tout le troupeau des Pères, mais que chacun déclamait tragiquement contre les pratiques et les erreurs des autres, qu’ils étaient aussi malavisés, violents et sectaires que les autres hommes, qu’ils étaient pour la plupart très crédules et superstitieux en religion, aussi bien que pitoyablement ignorants et superficiels dans les moindres détails de littérature. En un mot, nous voyons qu’ils sont de la même nature et facture que nous-mêmes, et que nous ne connaissons aucun privilège que le ciel leur ait conféré sur nous, sauf la priorité de naissance, si cela en est un, ce que, vraisemblablement, n’admettront que très peu.
[4] D’aucuns accordent à un Concile Général une voix décisive dans le débrouillement de mystères et l’interprétation de l’Écriture ; et d’autres à un seul homme qu’ils tiennent pour le chef de l’Église universelle sur la terre et le juge infaillible de toute controverse. Mais nous ne croyons pas que de tels conciles soient possibles, ni (s’ils l’étaient) qu’ils aient plus de poids que n’en ont les Pères ; car ils se composent de pareils hommes, et d’autres qui sont également sujets aux erreurs et aux passions. Et d’ailleurs, on ne peut avoir recours, comme à une règle fixe, pour la solution de nos difficultés, à une merveille qui, grâce à Dieu, se voit plus rarement à présent que les jeux séculiers de jadis[1]. Quant au seul juge de toute controverse, nous imaginons que seuls ceux qui ont l’esprit prévenu, en raison de leur intérêt ou de leur éducation, peuvent sérieusement digérer ces primautés suprêmes chimériques et ces monstres d’infaillibilité. Nous ne trouvons nulle part dans la Bible de tels juges désignés par le Christ pour remplir son office : et la Raison les proclame manifestement des usurpateurs éhontés. Et même jusqu’à nos jours leur pouvoir n’a pas été définitivement distingué de celui des conseils par les misérables admirateurs des deux.
[5] Ceux-là s’approchent le plus de la chose qui affirment que nous devons nous en tenir à ce que constatent les Écritures au sujet de telles questions, et rien n’est plus vrai si on le comprend comme il faut. Mais, ordinairement, c’est une façon équivoque de parler, et par là est entendu, par beaucoup d’entre ceux qui s’en servent, tout sauf son sens exact. Car soit ils font que les Écritures parlent selon quelque philosophie spécieuse, soit ils les conforment, à tort ou à raison, aux systèmes alourdis et aux formulaires volumineux de règlements de leurs diverses communions.
[6] Certains nous feraient croire toujours à ce qu’indique le sens littéral, avec peu, voire pas du tout de considération pour la Raison, qu’ils rejettent comme indigne d’usage en ce qui concerne la partie révélée de la religion. D’autres déclarent que nous pouvons nous servir de la Raison comme instrument mais non pas comme règle de notre croyance. Les premiers prétendent que quelques mystères peuvent être, ou au moins peuvent sembler être contraire à la Raison, mais peuvent pourtant être reçus par la foi. Les seconds, qu’aucun mystère n’est contraire à la Raison, mais qu’ils sont tous au-dessus d’elle. Les deux partis, à partir de principes différents, sont d’accord qu’en ce qui concerne plusieurs doctrines du Nouveau Testament, il n’appartient à l’enquête de la Raison que de prouver qu’elles sont divinement révélées, et qu’elles restent toujours proprement des mystères.
[7] Au contraire, nous maintenons que la Raison est le seul fondement de toute certitude, et que rien de révélé, que ce soit quant à sa manière ou à son existence, ne soit plus exempt de ses investigations que ne le sont les phénomènes ordinaires de la nature. Et c’est pourquoi nous maintenons également, conformément au titre de ce discours, qu’il n’y a rien dans l’Évangile qui soit contraire à la Raison, ni au-dessus d’elle, et qu’aucune doctrine chrétienne ne peut proprement être qualifiée de mystère.

NOTES
[1] Les jeux olympiques. [N.d.T.]

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